28.6.07

Pinch me.

Au fil de la lecture d’Infinite Jest et même avant, le parallèle de sa longueur avec celle du pynchonien Against the Day ne frappe pas mais est posé là, à côté du bouquin. Si techniquement il m’apparaît qu’IJ est bien plus long qu’AtD, le nombre le plus haut que l’on trouve dans l’un comme dans l’autre est sensiblement le même (1079 et 1085). Après un millier de pages, l’attention n’est d’ailleurs plus spécialement retenue par la quantité. Bref.
Le parallèle n’étant pas en soi spécialement intéressant (le nombre de pages en commun n’est pas spécialement un facteur de semblabilité), il acquiert une nouvelle dimension quand il n’est plus parallèle (ou plutôt quand on s’aperçoit que ça n’est même plus drôle d’estimer qu’il y en avait un) et que l’on trouve des choses que l’on a déjà trouvé chez Pynchon et qui reviennent chez Wallace, volontairement.

On peut par exemple citer le phénomène de bröckengespenst (page 88), sorte d’ombre géante que l’on projette en se situant en un point élevé approprié. Wallace donne Goethe et son Faust comme origine du nom quand Marathe et son fauteuil de rollent (sic) recouvrent des hectares de sol.
Oui. Mais. Pas mais, mais mais. On se souvient que dans Gravity’s Rainbow, partie 3…
Just before dawn. A hundred feet below flows a palid sheet of cloud, stretching west as far as they can see. Here are Slothrop and the apprentice witch Geli Tripping, standing on top of the Brocken, the very plexus of German Evil, twenty miles down north by northwest of the Mittelwerke, waiting for the sun to rise. […] As the sunlight strikes their back, coming in nearly flat on, it begins developing on the pearl cloudbank: two gigantic shadows, thrown miles overland, past Clausthal-Zelterfeld, past Seesen and Goslar, across where the river Leine would be, and reaching toward Weser. […]
Around this parts it is known as the Brockengespenst.
God-shadows. Slothrop raises an arm. His fingers are cities, his biceps is a province—of course he raises an arm.

Etc. Le passage qui suit est dans la continuité des visions de ce phénomène.
(pages 334 et 335, Penguin Classics - deluxe edition)

Et en français ;
Juste avant l’aube. Cent pieds plus bas s’étend vers l’ouest une nappe de nuages blafards. Slothrop et son apprentie sorcière Geli Tripping sont au sommet du Brocken, la source même du mal allemand, à trente kilomètres au nord-ouest du Mittelwerke. Ils attendent que le soleil se lève. […] Le soleil frappe leurs dos, presque horizontalement, et atteint la masse de nuages nacrés : deux ombres gigantesques qui s’étendent sur des kilomètres de campagne, recouvrent Clausthal-Zelterfeld, Seesen et Goslar, de l’autre côté de la Leine, en direction de la Weser…
[…] Ici, on appelle ça le Brockengespenst.
Des ombres divines. Slothrop lève un bras. Ses doigts sont des villes, ses biceps une province—bien sûr, il lève son bras.

Etc.
(L’arc-en-ciel de la gravité, pages 327 et 328—traduction de Michel Doury, éditions Seuil)

So. Goethe. Mais Pynchon. Oui. Wallace a bien pour lui l’avantage d’avoir foutu un tréma sur le O de brocken, mais Slothrop (en Ian Scuffling ? Rocketman ?) est lui-même sur le Brocken, on ne se refuse rien.


Autre chose qui s’explicite assez bizarrement (et comiquement dans cette espèce de vrai faux vrai sérieux qui caractérise les digressions géantes qui ponctuent IJ) dans la partie d’Eschaton jouée lors de l’Interdependence Day (8 novembre) (pages 321 et suivantes), un jeu concompliqué qui allie balles de tennis et conquête géopolitique pour des moins de dix-huit ans. En grande partie basé sur des lobs, l’Eschaton voit lui aussi ses paraboles bombiques tomber un peu partout. Les V-2 et autres choses ré-attirées au sol par la gravité deviennent ici des balles de tennis usées au milieu de shorts, de coquilles et de chaussettes supposées représenter des choses si l’on est un peu imaginatif. Chapitre en sorte de parodie de Gravity’s Rainbow (qui était déjà sa propre parodie et ainsi de suite—IJ est aussi sa propre parodie), toute cette partie très renfermée sur elle-même donne une drôle de vision d’une guerre de nains. Je précise que ce parallèle s’est opéré dans mon ciboulot sur le seul rapport entre l’arc-en-ciel Pynchon et le lob(ster—homard que Wallace a l’air d’apprécier…) de DFW. Toutes ces choses de lobs sont aussi présentes chez Orin (ça fait très nordique divin comme nom, non ?) et ses capacités au foot américain, plus précisément au punt, coups de pied dans le ballon-œuf qui s’envole et n’entend plus rien avant de siffler et s’écraser sur le vert ligné de blanc du sol.

D’autres rapports ou clins d’œil plus ou moins évolués doivent se trouver là ou plus loin. En attendant, une partie de la note 110 (page 1007) fait poindre un sourire (plus loin dans cette même note, en fin de page 1014, on le nous rappelle d’ailleurs, pour les gens qui auront survolé le début de note (s’ils ont survolé le début, il n’y a aucune raison qu’ils ne survolent pas non plus les dix ou douze autres pages qui la constituent, mais—)) en évoquant un motif récurrent pynchonien. Même si après recherches rapides je m’aperçois que j’y ai vu ce que je voulais y voir peut-être plus que vous comprenez, j’ai vu et ça me suffit. Pedro, salive encore un peu (le mien aussi a mis quelque temps à arriver), tu verras. Et si j’ai vu ça, c’est que Dave Wallace n’est pas innocent. Il paraît.

A.h. Ayant reçu infinite jest en même temps (pour rester Pynchon) que Mason and Dixon, et après avoir parcouru un petit paquet (vingt peut-être) de pages, je me suis demandé en sachant déjà la réponse, si Mason et Dixon sauraient me faire mélodier leurs phrases (chez Wallace c'est tout de même très différent et foutrement moins joli). J'ai ouvert, regardé sans même lire et...



Snow-Balls have flown their Arcs, starr'd the Sides of Outbuilding, as of Cousins, carried Hats away into the brisk Wind off Delaware,-- the Sleds are brought in and their Runners carefully dried and greased, shoes deposited in the back Hall, a stocking'd-foot Descent made upon the great Kitchen, in a purposeful Dither since Morning, punctuated by the ringing Lids of various Boilers and Stewing-Pots, fragrant with Pie-Spices, peel'd Fruits, Suet, heated Sugar,-- the Children, having all upon the Fly, among rhythmic slaps of Batter and Spoon, coax'd and stolen what they might, proceed, as upon each afternoon all this snowy Advent, to a comfortable Room at the rear of the House, years since given over to their carefree Assaults.


Oui, ils sauraient.

27.6.07

Vers l'infini et en deçà !

Infinite Jest.
De David Foster Wallace. Publié en 1996 et se déroulant dans son ensemble à peu près maintenant à deux années près.1 kilo 2 environ (un peu moins), 1079 pages dont une petite centaine consacrées à des « notes and errata » (au nombre de 388). Pour l’instant, 180 lues (avec 59 notes). En guise de note, je précise que si citations il y a, elles seront accompagnées du numéro de page correspondant à l’édition que j’ai (celle du dixième anniversaire de parution, à 10$, avec préface de Dave Eggers qui nous explique sa faim).

Introduisons donc. Rapidement.

Le titre du roman vient d’un film (en réalité de cinq) que l’on retrouve dans la filmographie de James O. Incandenza (en cadence !)—filmographie relativement étendue de ce cinéaste d’après-garde—, personnage décédé pendant une bonne partie de l’histoire et père du pour l’instant protagoniste principal : Harold Incandenza, Hal pour les intimes et les autres aussi. Sachant que la cinquième version est inachevée (presque : Incandenza est mort durant la post-production, suicidé par un four à micro-ondes), on peut parler d’Unfinite Jest, qui est incorrect mais rigolo. Disons aussi qu’il y aura cinq vues de plus en plus ensembles sur la totalité du bouquin, et j’espère ne pas me faire attaquer par un four à gaz après. Le plus drôle sera de chercher après coup d’où vient le titre des films d’Incandenza.

Le problème des quelques mots qui vont suivre est principalement qu’ils ne s’axeront que sur les 200 premières pages du bouquin, ce qui bien évidemment empêche une vue d’ensemble mais aura au moins le mérite avec les autres papiers écrits dessus à la suite d’avoir un avis que l’on peut supposer évolutif et plus large qu’un condensé post-lecture. Bref tout cela est bien mignon et Dave Wallace est assez drôle, paraît très capable d’un seul point de vue de la collusion des styles, les chapitres découpés suivant des années portant des noms de produits (imaginez, en français, que l’an 2032 pourrait être l’année du PQ Moltonel© ou l’année des Pringles parfum menthe-abricot à 23 kcal aux cent grammes), lancés dans une sorte de désordre joyeux. Le monde Nord-Américain présenté est dirigé par l’O.N.A.N., qui, en plus d’être l’Organisation des Nations d’Amérique du Nord, est aussi un bon prétexte pour faire des blagues onanistes.

Hal Incandenza est un jeune tennisman étudiant à l’E.T.A. (Enfield Tennis Academy—fondée par feu son père), réciteur de l’English Oxford Dictionnary et fumeur, bongeur ou sniffeur d’une quantité de choses (à ce propos, les précisions apportées sur une foule de foule de trucs pas, peu ou prou nets sont légion et feraient presque pâlir William Burroughs). Orin, son grand-frère est joueur pro chez on s’en fout, et Mario, l’autre grand frère moins grand tout de même (l’étrange est que lors de son premier dialogue avec Hal, je n’avais aucun doute sur qui était le grand de l’autre frère, avant de voir qu’en fait non—comprenez ce que vous voudrez sur ce que peut être Mario). Et d’autres. Dont des séparatistes du Québec ; les Assassins des Fauteuils Rollents. Et cætera, et cetera. L’affaire se corse à Enfield ou plus loin quand le père de feu James O. En Cadence pond à son fils (en 1960) un monologue d’une dizaine de pages (c’est écrit assez petit) supposé l’aider à le faire devenir le grand joueur de tennis qu’il deviendra, le former dans son futur jeu étant donné que lui (le père de James) a eu un père absent qui ne venait jamais à ses matchs sauf une fois, que tout cela est de toute façon la faute de Marlon Brando (et un peu celle de James Dean), quand D.F. Wallace nous explique pendant environ le même nombre de pages pourquoi ô grands dieux pourquoi malgré toute cette nouvelle technologie visiophonique et ainsi de suite pourquoi les gens préfèrent le bon vieux téléphone avec ses six et six² (=36) trous pour parler et entendre quand ils sont loin ou encore quand John (« Aucun Rapport ») Wayne, camarade d’Hal et tennisman numero uno du continent américain de moins de dix-huit ans, corrige oralement une faute écrite qui ne s’entend probablement même pas (plateaux et non plateaus, encore un mot lié au cinéma d’ailleurs), en sachant que James En Cadence possède dans sa filmographie une sorte de documentaire (une parodie d’antidocumentaires poststructurels pour être exact) intitulé Homo Duplex, consistant en interviews de quatorze dénommés John Wayne et n’ayant aucun rapport avec le fameux acteur, quand d’autres éléments de cette filmographie se retrouvent placés au milieu de l’histoire par touche voire quand un de ses travaux est à peu de choses près une scène du roman (Hal et le conversationalist par exemple), quand on retrouve des notes qui font huit pages (c’est écrit encore plus petit…) et des phrases anacondalement longues et drôles et qu’on se sent plus ou moins obligé d’en placer au moins une de taille certes conséquente par convention mais somme toute réduite pour parler du bouquin en question (au moins ne ferais-je pas de note), l'affaire donc se corse en un ensemble Massachussetsien de drogués enfermés, de tennismen drogués, de rebelles en fauteuils roulants, de bâtiments en forme de poumon ou de cœur.

C’est drôle. Et bizarrement presque, attachant, de quoi avoir du mal à décrocher la tête de son bouquin. Le tennis, je m’en cogne. Et pourtant, ça marche.

Extroduisons. Pour la suite qui s’annonce encore longue mais à palpiter un peu au moins les doigts qui tou—qui parcourent les pages pleines de ce monde expérialiste au temps divisé par les hamburgers et les barres de chocolats.

22.6.07

Garçon, une absolut aux quaternions, s'vous plaît.

(initialement posté ici à la date indiquée (4 mai donc), pas de changement de forme hormis deux lignes supprimées qui renvoie aux notes précédentes sur le roman en question. Vu qu'ici il y a juste besoin d'un peu moler la molette de ta souris, tout va bien)

Le Roi est mort. Vive le R—’ai fini Against the day.
Mais pourquoi donc lire ATD ?

Parce que :
• c’est drôle.
• c’est intelligent et plus encore.
• amazon.com le fait à 10,50 au lieu de 35$.
• on y trouve des gens qui disent « Sodomizing idiots has never been my cup of tea. » ou « Tengo que get el fuck out of aquí. ».
• il y a la guerre et des explosions dedans. Et même des meurtres.
• c’est un magnifique roman.
• ça améliorera votre anglais.
• ça parle de Shambhala (beaucoup) et de pierre philosophale (peu).
• il y a du sexe.
• comme chez Philip Pullman on a des mecs dans un ballon qui vont dans la glace.
• de même une matière permet de voir ce que l’œil seul ne peut percevoir.
• cela de se répercuter sur l’ensemble du roman en oubliant la pierre en question (de l’iceland spar).
• c’est long à lire.
• il y a un personnage qui s’appelle Sophrosyne Hawkes.
• on y trouve entre autres des pirates, des anarchistes, des magiciens, des magnats de tout et de rien, des photographes, des mathématiciens, des explorateurs, des imposteurs, des scientifiques, des gens plus ou moins venus du futur, des diplomates, des espions, des détectives, des cow-boys, des bordels, des chiens qui parlent (en faisant Rff-rrf rfff rfrfrr), des femmes de ménage, des étudiants, des moguls, des golems, des mongols, des scientifiques encore, des cuisiniers, des technocrates, des mexicains, des archiducs, des actrices, des cascadeuses, des poseurs de rails, des tatzelwurms, des princesses, des transformistes, des enfants, des foies jaunes, des moines, des joueurs d’ukulélés.
• on trouve le mot Jacaranda dedans.
• c’est ponctué de jeux de mots ridicules.
• le roman est parsemé d’idées scientifiques incompréhensibles pour le commun des mortels (c'est-à-dire les blaireaux des mathématiques), très enthousiasmantes à l’époque et encore aujourd'hui.
• c’est ce qu’on a peut-être raté.
• c’est en quelque sorte un inventaire de choses qui n’ont pu aboutir.
• il y a des gens qui se dédoublent sans trop qu’ils le sachent et qu’on le sache non plus.
• il est aisé de s’y perdre et d’en redemander (d’où le fait que la longueur du bouquin ne soit pas un problème), de—presque—ne pas vouloir le finir.
• Parce que c’est lumineux et d’autres choses encore.


On peut d’ailleurs ajouter que si vous avez des vieux cahiers de brouillons dont vous ne savez que faire, utilisez-les, ça peut être pratique d’en noircir (ou bleuir) quelques pages au fil de la lecture, ne serait-ce que pour noter les noms des foules de gens qui peuplent Against the day.

Avec un petit peu de recul et avec l’impossibilité (mon incapacité) de résumer convenablement le bouquin tant les histoires se croisent et se subliment entre elles (et puis… après tout, résumer ce genre de chose ne m’a pas l’air d’un intérêt foudroyant), reste un fait, gros comme une maison ; Against the day est imposant. Etre exhaustif sur toutes les raisons, épuiser l’ensemble des points qui font apprécier ce titre est une entreprise bien trop longue, je suis [un] feignant. Quoi qu’il en soit, Thomas Pynchon offre une fois de plus un mélange de sérieux total, d’érudition pervertie (dans le sens que la réalité admise côtoie les idées les plus absurdes et/ou originales) sur des sujets scientifiques, historiques et politiques, économiques, sociaux, écologiques, les uns étant contenus dans les autres et inversement, une lucidité certaine sur le monde et ce qu’il est devenu (le personnage de Scarsdale Vibe, le gros méchant de l’affaire, n’a pas de profondeur ni de côté double, et en dehors de la facilité de l’affubler d’un manque de profondeur, il symbolise finalement assez bien ce qui peut-être se passe et surtout se passait vraiment ; S. Vibe est un symbole avant d’être réellement quelque chose d’autre) avec un humour, un absurde de certaines situations, allant du ménage à trois aux flirts basés sur les mathématiques. Avec la fin s’approchant on note une symétrie plus ou moins établie, les personnages vus dès le début du roman et partis depuis (retrouvés au coin d’un chapitre ou deux entre-temps) sont retrouvés, même un timbre (un "Penny Black", page 1083) rejoint le nom de quelqu’un évoqué mille pages plus tôt (Miss Penelope (« Penny ») Black, page 18), comme un clin d’œil qui se referme, on sent une certaine volonté d’ordonner tout cela, ou plutôt d’achever l’ordre qui a toujours été présent, l’architecture du roman, après les lignes diverses, asymptotes et paraboles, spirales et parallèles empruntées par les dizaines de gens rencontrés au fil de pages ; une fin qui répond au début, qui n’est pas une fin en soi, qui ne joue pas dans l’excès inverse en étant ouverte en diable ; une fin peu abrupte, dans la continuité d’une ligne de personnages qui par détours et cassages ont lutté contre une autre ligne formée d’une minorité hurlante, un monde double où la réalité du roman va se nicher dans quelque repli ou extension d’elle-même ; une fin qui sonne peut-être la fin de l’œuvre écrite de Pynchon dans une phrase magnifique, magique, quatre mots qui rejoignent la première phrase du roman dans la thématique en s’en éloignant radicalement sur le sens (pas tant que ça peut-être), qui fait vivre le roman pour lui-même.
Je ne peux pas réellement prétendre être perdu, un peu seul, après avoir refermé la dernière page du probable dernier roman de Thomas Pynchon, étant donné que je n’ai pas encore lu Vineland, Mason et Dixon (ni même son recueil de nouvelles de jeunesse ; Slow Learner), que je lirai et relirai probablement, mais reste cette sympho- qui redevient cacophonie en rangeant le volume, ce retour à plus grand-chose, la perte de la magie de la réalité qu’on devra retrouver petit à petit.

Toute une magie dans la multiplication des points de vue, en passant d’un personnage à un autre, d’une partie à un autre, la beauté (à quelques choses (au pluriel) près je lâchais une lâche larme) de la fin de la quatrième partie, l’arrivée de la cinquième après une vraie pause, un jour plus tard, ne faisant que vingt pages (d’un côté) et voulant faire durer le plaisir (de l’autre), se replonger tardivement dedans pour découvrir qu’on y avait raté quelque chose, comme on le fera, lisant quelques pages par-ci, par-là, évoluant en trompettant au milieu de paragraphes plus ou moins volubiles, cherchant détail anodin, bénin, chafouin, allusif ou extensif, reliant les personnages qui reviennent à leurs histoires passées, elliptiques, folles. Dans son roman où le passé, le futur et le présent n’existent plus vraiment, tous en collision au milieu des feuilles, Pynchon réussit à faire avancer son récit par cahots dans le temps, n’utilisant pas de destruction temporelle, de déconstruction chronologique, (ne l’usant en fait qu’une fois, dans un éclat de rire et un crétin aréopage de voyageurs du temps, qui se réunissent chaque année, leur 23ème session pouvant aisément se dérouler avant la 5ème), par une sorte de non-continuité faite de déchirures à travers le temps, et qui pourtant est totalement cohérente. Et s’il y en a, les solutions se trouvent autre part, sans qu’on ne sache plus si le lieu en question est la Terre ou une Contre-Terre, une Anti-Terre égale hormis quelques petits changements inconnus.

Cette période, cette histoire en marche, cette étendue rapide de la technologie sur le monde ; les trains qui vont de plus en plus loin, trouent les montagnes, un réseau qui toile le monde ; l’électricité qui se démocratise, tout cela, vu du haut, de la position céleste des Chums of Chance, les aéronautes qui ponctuent les pages (et c’est également, voire surtout, pour ça que leur position est bien tournée : ils sont du début à la fin à la limite entre le monde que l’on voit et celui qu’on ne voit plus), voguant à travers les nuages, estomaqués par la nuit qui disparaît petit à petit, assommée par les ampoules, les lumières nocturnes, incarnation d’un progrès démesurément (et c’est là tout le problème, la cohésion manque, personne ne sait ce qu’il fait, mais il le fait quand même, ce personne) assassin (il me semble qu’on trouve une association entre ça — l’étendue lumineuse de plus en plus dense — et Lucifer—les deux étant « porteur de lumière »s, avec l’idée que tout un chacun se fait de Lucifer, on est vite fixé), encore jeune, qui oublie sa part d’ombre en étant justement de plus en plus éclairci. Aujourd'hui, depuis quelques années déjà, la part d'ombre nous a réellement sauté à la gorge, la bifurcation est ardue. L'engrenage de S. Vibe commence à peine à rouiller que le mécanisme grince.

Si Against the day est peuplé d’anarchistes (convaincus à divers degrés) ayant une idée, ou plutôt des idées autant sur leur rôle que sur leurs actions face au reste du monde, ce n’est pas pour rien ; s’ils ne sont pas les plus efficaces pour faire changer la situation, au moins sont-ils les plus actifs à lutter (contre le jour, justement). Aussi perdus que les autres.
Je l’ai déjà dit un peu plus haut—ce qui ne veut rien dire, étant donné que plus haut j’ai prétendu que ces mots étaient écrits avec recul, et ce n’est pas vrai : ceci est une petite accumulation d’idées simplifiées et peut-être parfois biaisées—, mais Scarsdale Vibe, ainsi que d’autres qu’on ne voit pas, est monolithique, il n’est pas besoin de lui faire se demander si ses actions ont des répercutions terribles sur le monde de demain ou d’aujourd’hui ; il fait ce qu’il fait, sait, est dans un système qui ira de mal en pis mais s’enfonce quand même le doit dans l’engrenage. Tout le système qui consiste à voir dans le roman des personnages et des thématiques doubles ou triples, peut-être plus, parfois errant entre plusieurs versions d’eux-mêmes, ne s’applique à lui seulement dans la mesure où toutes ses versions ne sont qu’une seule et même version, uniformisée, tout à l’opposé d’un spectre qui voit un personnage disparaître puis reparaître avec un physique totalement différent. S’il meurt, tant pis, d’autres prendront sa place, une place semblable, et rien n’est résolu. On peut aussi voir dans la fin du roman quelque chose comme une continuité évidente, les gamins se font, les activités continuent ou non dans le même sens, tout continue, le passage à un autre état que celui présent demandant soit une progression par touches, plus ou moins constante, soit par une collision totale ou une translation directe dans quelque chose d’inconnu, ce qui serait possible avec un progrès qui prétend savoir où il va, ne sait pas comment y aller et se perd en route, comme il l’a toujours fait (avec un objectif Star Wars en sachant bien qu’il y aura un Empereur et un Dark Vador, mais après tout, les guerres dans l’espace, les explosions sans bruits et les milliards de tonnes qui s’affaissent dans le cosmos, ça doit être très joli et c’est pour ça qu’on y court).

Shambala est aussi là pour ça. Cette fameuse cité dont on ne sait rien. Qu’elle ait existé ou non n’est pas le problème. Elle agit comme contrepoint de ce qui est, aujourd’hui. Pynchon ne blâme probablement pas la construction se basant sur la destruction (après tout, il aurait bien l’air d’un con s’il le faisait, toute construction non-mentale (ahah) (et encore) suppose une destruction—même Lavoisier nous le disait), mais un monde où une révolution n’aboutit à rien, fait mouche avant de se faire écraser par manque de cohésion ou que sais-je encore, où une révolution n’a plus que son sens de rotation ; la révolution devient alors la fin d’un tour et le début du prochain, qui est selon toute vraisemblance le même. Re-création d’une histoire, Pynchon ouvre une grande porte vers un autre part. Peut-être est-il dommage que des idées pour réellement concrétiser cet autre part ne soient pas au rendez-vous. Peut-être…

Quand un jeune homme en forme, à un devoir qui s’intitule « What it means to be an american » répond en tout et pour tout « It means do what they tell you and take what they give you and don’t go on strike or their soldiers will shoot you down » et se récupère un A+, la pique est facile, le reste est là (c'est une sale conclusion, mais c'est ainsi).

27.4.07

Contre le jour, huit fois cent pages plus tard. Point deux sur deux.

Pendant qu’autour de Cyprian l'Against the day tourne non en rond mais en spirale, stagnant peut-être un peu, ainsi le prochain gros relief fera encore plus de hauteur à parcourir, la cartographie narrative avec son air chaotique trimballe de pic en pic, de cime en crevasse, de concave en faîte, de hauteur en pic-vert bleu ou mauve, de protubérance, tumeur en mamelle à la bière. Les souvenirs refluent et s’accumulent pendant qu’ils errent en un désert. Une sorte de désert, aridifié par les personnages, qui au sein d’un paysage plus ou moins présent, tirent la couverture à eux, focalisant, faisant oublier le décor. Peut-être pour ça que Thomas Pynchon fait évoluer les habitants de son monde dans beaucoup de paysages parfois secs et austères (Colorado, Sibérie, etc.), il est plus facile de s’oublier en leur milieu, que ce soit pour eux ou pour le lecteur.



Il est si facile d’assimiler Pynchon a ses propres théories (éventualités plutôt) quand une des explications à propos de Tunguska lance, tapote que ce pourrait après tout être une conséquence du bordel ambiant, qu’il soit présent ou surtout futur, venu de l’après et concentré en un seul point inconnu, explosé avant son contact avec le sol (à Tunguska, il n’y a pas de cratère, seulement des arbres allongés sur des kilomètres et des kilomètres comme une foule concentrique de poivrots assommés, puis une nuit qui devient jour, une nuit ardente où l’on pouvait lire ATD pendant ce qui est de coutume l’obscurité, les nuits blanches de Dostoïevski devenant jaunes oranges, une nuit qui quand elle revient réellement parce que tout a une fin redevient cette opposition au jour, cette préparation à affronter le reste qu’on trouve dans le sommeil, l’ivresse ou les ténèbres (bouh !), redevient le négatif du jour dans lequel tous les chats sont gris, redevient majeure face au jour illuminé, usine à loup-garou et à gamin, à tours de magie et tumescences, bibelots et) formant un papillon ou un ange, si facile et idiot de penser que—il ne s’agit même plus d’estimer qu’avec un retour dans le passé on pourra voir et prévenir, il s’agit simplement de s’apercevoir qu’il faut ralentir la fatalité, contrer l’inéluctable au point qu’il ne le soit plus vraiment, inéluctable. Le temps est présenté comme cyclique, du moins une sorte d’anneau de Möbius, se retournant, économique, revenant sur lui-même avec ou sans les hommes, l’usure et l’érosion sont forcées, pour les baiser il faudrait progresser, sciencer comme des fous, et c’est là que tout blesse ; les plus hauts savants ne peuvent rien et tâtonnent en espérant que leurs descendants parviendront à assommer le passé pour créer un présent convenable. Sauf que. Sauf que. Les anarchistes qui plombent le cul de l’histoire présent dans ATD n’ont d’ailleurs ri—comment dire ? rien à gagner finalement, le rôle du Kieselguhr Kid se transmet comme la royauté et finit par s’oublier, les bombeurs bombent ce qu’ils peuvent, échouent un peu, réussissent un peu, le ratio en leur défaveur, séparés seulement du reste du monde par quelques explosions.

La concrétisation principale du progrès dans ATD, loin d’être en rapport avec les quaternions, la dynamite et le cafouillis temporel qui est derrière, en fond, en relief peu prononcé, est l’avancée des chemins de fers, qui traversent tout, rapidement, s’échappant d’un point pour former une toile arachnéenne dans le fond mais d’une forme éclatée, qui n’est encore pas constituée d’une quatrième dimension (déjà que la troisième est douteuse). Ressenti par je ne sais plus qui comme une sorte d’organisme vivant, évoluant presque de lui-même, la voie ferrée est l’exemple parfait de technologie ou progrès visible, reliant et empiétant, que l’on peut (en enlevant les films de cul et quelques autres choses) même comparer à l’internet pour son aspect de découverte et d’étendue, de communication. Donc, le train. Donc, des poseurs de rails. Internationaux. Et des tunnels sous les montagnes. Puis des tatzelwurms, méchantes bestioles caverneuses, qui agressent les poseurs. Tout ça pendant que des chiens parlent, de la mayonnaise tue ou presque, que des frères Vibe et Traverse se retrouvent partout sur le globe, se retrouvent en des lieux qu’on oublie presque derrière les personnages. Göttingen ou Venise finissent eux aussi par s’embarquer loin, partir peu à peu. Pendant qu’on joue du Chopin à l’ukulélé et que des poèmes modifiés (« Roses is red — Shit is brown — Nothing but assholes — Live in this town ») au milieu des traditionnelles chansons qui parsèment le bouquin.

Les Chums of Chance sont de plus en plus brefs, de moins en moins et de plus en plus C. of C., alors que les personnages qu’ils avaient croisés comme ça prennent la vedette, les laissant dans un temps qui n’existe plus et leur conférant une empreinte plus ou moins ténue (et puis, comme un Homer et un Bart, Lindsay Noseworth lance à Darby Suckling peu après la page 400 un « Why, you little— » avant de l’étrangler en comité non restreint. Ce genre de chose ancre les traces) et pourtant qui lie encore un peu tout, ne cimente pas vraiment ni n’agglomère ou glutine, mais renvoie plus ou moins tout le reste à un centre commun.

Peuh, pendant qu’ils passent la science s’accumule, Pynchon érudit lançant quaternion sur vecteur, Riemann sur Gauss en riant, la science pointant son nez dans l’absurde comme l’inverse est vrai aussi, dans une gerbe de théories dont l’on doit dépêtrer le fumeux de l’acceptable, renvoyer le fumeux dans le futur pour voir, chercher le vrai dans ce que finalement je ne comprends plus, dans les hypercomplexes et la théorie, voir si quelque part la pratique a foiré ou a oublié, ou peut-être s’est fait bifurquer la gueule par l’économie ou quelque autre chose d’importance grandissante. Après tout, le roman commence bien avec quelques magnats cherchant à casser du Tesla qui pourrait tuer l’économie en transcendant le progrès… Embryons théorifiques avortés, praticiens corrompus, cacophonie du nouveau monde oublié par le berceau et la nurserie de la science qu’ici est Göttingen. Voir les idées que les personnages embrassent et font lutter devient jouissif, et l’absurde d’un flirt mathématique joint à lui d’autres aspects joueurs et sérieux, Pynchon jonglant avec des boules de densités divergentes. Tout ça autour de quaternions (des pérégrinations sur google n’arrangent pas un fait : je suis loin d’être un mathématicien) et de dimensions abstraites, de disparitions et d’apparitions, de magiciens fertiles et de contorsions saucières. Tous les personnages finissent par changer, du Docteur Ganesh Rao qui s’exclut du visible pour revenir tout autrement ou comme Renfrew et Werfner, schizophrènes unique (ceci n’étant pas une faute d’orthographe). Les dimensions se conjuguent au sein du roman (qui fait plus que fixer une histoire, voire plusieurs, comme un roman estampillé normal) et s’affaissent, comme si elles se magnifiaient en se rencontrant, Pynchon sautant d’un réel à un autre, faisant une rotation de 90° dans le temps, incompréhensible pour le commun des abêtis des maths, mais c’est comme ça, faisant plusieurs rotations, l’inverse d’une première ne redevenant pas pour autant même qu’avant. Le sérieux stagne un peu, la folie arrive, percute et embarque une partie, Reef fait un gamin là-bas, tourne, recommence comme à la roulette.

Les C. of C. donc, face au futur, un moment hésitant même sur leur propre réalité, sur leur acceptation du présent, à se demander s’ils vivent ou si une rotation dans une dimension inconnue les a renvoyé à des copies d’eux-mêmes, au milieu du Marching Academy Harmonica Band (soit le M.A.H.B. qui au fil des phrases deviendra le H.B.M.A., le M.H.B.A. ou le H.M.B.A.) au point qu’on ne sait plus vraiment si leur histoire est l’histoire, l’Histoire ou l’histoire dans l’histoire, ou plutôt comment tout ça est connecté. Décapant leur rôle intemporel, bloqué de joyeux drilles pour devenir présents, même pour devenir les deux à la fois (des bilocations, titre de la troisième partie du roman, la fourche ayant une base inconnue, mais deux résultats simultanés, identiques et différents), figés et évoluant. On vogue de l’un à l’autre, à d’autres aussi, les histoires les plus sérieuses sont assassinées par des retours d’absurde, des hyperdeus ex machina, l’essence même quoi, l’absurde se suicide et l’on voit ce qui reste.

Les C. of C. au-dessus du monde mais forcés d’y retourner, comme n’importe qui, assommés. Le présent vient faire ses incursion, même à Tunguska le fait-il, le futur peut-être même, quand en page 797 Tchernobyl, symbole total d’une dérive, d’un manque de contrôle voire même d’intérêt sur ce qu’on fait, s’inscrit comme peut-être lié. Reste que, finalement, cette explosion géante a révélé, comme une photographie, Shambhala l’inconnue…
Les C. of C. aveugles, incapables d’être en marche contre ce qui l’est déjà, tout juste bon à rentrer dans un autre chemin, l’autre moitié d’une fourche (d’un V) ou d’une ligne parallèle, sautant de l’un à l’autre, obligés, parce qu’un je-vous-l’avais-bien-dit ne sert pas forcément à grand-chose s’il ne s’accompagne pas au moins de clés.

26.4.07

Contre le jour, huit fois cent pages plus tard. Point hun sur deux.

« Hell, Anarchists ain’t the only ones with ideas about the future. » nous lance en page 285 Ellmore Disco. De quoi rigoler — un peu —, en dépit de l’évidence du propos, de l’inexistence ou au mieux la fondue de l’anarchisme dans la soupe (ça bubulle). Peut-être pas (ou moins seulement) en 1900. Quoi qu’il en quoi qu’il en soit, mon marque-page a l’air de moins en moins ridicule d’un point de vue de tranche, on doit pouvoir trouver un peu d’encre sur deux ou trois pages, mes notes qui n’en sont pas ne servent finalement à rien, et Thomas Pynchon est rigolo.

Je peux donc estimer m’approcher après quelque(s) 800 pages : le sujet principal d’Against the day est le Temps, qui coule avec sa majuscule — non, le Temps en tant que sujet est bien trop vague, ici Pynchon traite plutôt au milieu des aspects du temps de ce que la civilisation lui est en rapport, d’un côté le progrès, l’évolution, de l’autre l’histoire, en marche. Bien évidemment leurs dérives potentielles, latentes, et celles déjà rencontrées, les faisant parfois se croiser dans un flot hors du temps (quelques unes des explications autour de l’événement de Tunguska notamment). Il n’est pas question de jeter au feu palpitant toute idée de progrès, mais plutôt d’être lucide sur ce que tout cela implique a impliqué impliquera, même si les trois sont un seul, et que tout le monde sait plus ou moins, en ne diluant pas ça dans une histoire, un roman, mais en amenant l’histoire, le roman à un niveau qui ne demande pas spécialement de dilution. Pynchon érode le temps, le difracte, l’use pour exposer le réel, le mettre à nu dans ce qu’on n’y voit pas, le fait cohabiter avec son futur inconnu pour comment dire pour luminer les diverses dimensions, les réunissant en une polyphonie explosive.


Un peu plus haut j’ai lancé en trois mots que dans le désordre drôle est Pynchon. Ça se remarque par tout et n’importe quoi et jusque dans ce qu’il fait de l’époque qu’il conte (en gros de 1893 à 1907 plus ou moins) ; les personnages de dime novels, les lecteurs de dime novels, une certaine fascination de quelques personnages pour le cul à peu près au moment où Sigmund Freud barbotait dans et publiait ses Essais sur la théorie sexuelle (sans d’ailleurs que Freud soit évoqué dans ATD), avec une apogée qui se trouvera dans une relation avortée très douteuse et ridiculement drôle—« Reader, she bit him », à la page 666 bien évidemment (coincoïncidence)—entre un chien diablement tentant et un mec un peu perdu. Aussi dans tout l’aspect d’estudiantins matheux en diable, étudiant Riemann et ses zéros, flirtant à base de maths, toujours obsédés par l’évolution d’une science qui les dépasse et tentant de rattraper leur retard plus que d’avancer encore, des sortes de gens en retard sur ceux en avances, qu’on qualifie quand même d’en avance si l’on oublie les échappés sur le col de l’avancée, sans trop savoir qui du pénultième du peloton ou du spectateur arrivé au hasard est le plus crétin.

Que l’on se perde dans la foule de personnages croisant, restant est presque normal. Leurs noms sont pourtant là, là pour nous rappeler qu’on ne suit rien de réel ; Oleander Prudge, Pléiade Lafrisée ou Stilton Gaspereaux ne sont pas réels. Et pourtant de cette abondance de noms peuvent ressortir des choses ; d’un côté ces noms originaux faute de meilleur qualificatif deviennent la norme car seuls représentés, une norme qui passe devant celle admise, conférant une nouvelle note à la partition drôle et imposante d’ATD ; d’un autre, ces noms prime abordés comme idiots et irréels pourraient peut-être après tout exister, loin des milliers de John Smith ou Martin Dupuis, exister et être combinément (on ne trouvera toujours qu’une Jacintha Drulov et un unique Clive Crouchmas) bien, bien plus nombreux, devenant les nouveaux mesdames mesdemoiselles messieurs tout-le-monde, les fameux, augmentant cet aspect de folie devenant la norme. On peut même considérer à partir de là que n’importe lequel de ces noms renferment en lui une dualité entre ce qu’il est et ce qu’il aurait été chez quelqu’un d’autre, une dualité qui se combine parfois à celle qui veut que le personnage corresponde plus ou moins à son nom voire l'inverse (le nom Traverse (Vibe aussi), le plus présent du bouquin, semble assez porteur de sens), ou qu’au contraire son nom ne soit qu’une partie mineure du personnage (en prenant les cinq membres du vaisseau Inconvenience on trouve quand même Randolph St Cosmo qui a un nom de magazine féminin, Chick Counterfly qui… eh bien qui s’appelle Chick, Lindsay Noseworth qui a un prénom principalement porté par des femmes (je fais ce que je peux (et puis Nose Worth... come on), Darby Suckling dont le nom me fait immanquablement penser à l’Ugly Ducling—le vilain petit canard…—reste Miles Blundell, qui eh bien pour lui je ne sais pas, il est peut-être brun en fait, et pourtant ces cinq guignols ont des noms prédisposés à être dans des dime novels au sein de—bref). Que ces noms soient (auto-)parodiques et drôles est un bonus non-négligeable… Ruperta Chirpington-Groin est là pour se poser, pour indiquer que tout est faux et pourtant tout est vrai. Quand Merle Rideout nous balance un « Maybe what you’re looking for isn’t really what you’re looking for. Maybe it’s something else. […] Fact, there’s a whole catalogue of things you’re not looking for. », il ne fait qu’énoncer un fait, un fait qui fait qu’ATD lui aussi est une mine à creuser, une femme à déshabiller, une surface à gratter et qui pourtant est déjà entamée, et que ça s’applique à tout et n’importe quoi.


« Mysterious and multifold is the Way of the Potato. » Tout est là, des religions débiles combinées à des théories scientifiques venues du futur ou du passé, on ne sait plus trop. C’est d’ailleurs pour ça que des domaines comme la photographie où la magie sont représentés en bonne place dans un roman (les deux étant principalement axés autour de Dally Rideout, qui elle-même devient une actrice, soit une menteuse professionnelle, tout est convergent) où tout est là et où le monde se voit autrement ; la photo révèle, la magie concentre l’attention à un endroit voulu pendant qu’on se prend une tarte, comme les méchants dirigeants du monde. Et dire que Sylvain Mirouf a fait tendre des milliers d’autres joues…

18.4.07

Fourrure.

Le tiers (3) du « Tunnel » viendra après recul, peut-être jamais.
Dommage, y’en a des choses à dire.

Citons donc les deux fois où le mot otarie se trouve (au pluriel) dans le texte...

« … la graisse dans laquelle j’ai glissé est aussi glissante qu’un toboggan à otaries. »
page 64.
« … ; aussi j’insiste pour qu’ils s’unissent, sortent de leur solitude comme des otaries de la mer ; … »
page 267.

N’en restons pas là ! En à peine 250 pages d’Against the day, j’ai trouvé deux fois le mot walrus. On m’arguera que walrus, c’est plutôt phoque qu’otarie, mais allez donc au diable.
« … the braised blubber with cloudberries, skua eggs any style, walrus chops, and snow parfaits, not to mention the widely praised Meat Olaf, which was This Week’s—in fact Every Week’s—Special … »
page 135.
« Sometimes there were real-life explanations—some polar bear or walrus scented from miles away. »

NOW SINGLE UP ALL LINES !

Against the day est le sixième roman d’un auteur de bientôt 70 ans. A apprécier d’autant plus qu’il est peut-être son dernier. Et puis quand même, Thomas Pynchon n'est pas n'importe quel guignol.

Encore une fois je me suis fait prendre. Dès le départ, les premières évolutions des Chums of Chance (C. of C.), j’étais baisé, j’allais continuer, continuer, petit à petit probablement, mais continuer. Pour base un équipage d’aéronautes, vêtus comme des rigolos, à bord de leur vaisseau l’Inconvenience, se baladant en haut, plus haut, hors du monde, se posant à la World’s Columbian Exposition (Chicago en 1893 donc) au milieu d’autres et d’hordes ballonnées ; ces mêmes Chums of Chance qui sont déjà des héros de bouquins aux titres aussi aventureux que « The Chums of Chance at Krakatoa », « The Chums of Chance and the Evil Halfwit » (le premier cité, et rappelons que pour bien des gens, George Bush est l’incarnation du mot halfwit) ou « The Chums of Chance Search for Atlantis » bloquant pour un certain temps la limite entre fiction et réalité au sein même de quelque chose qui n’en a pas encore besoin ; des embrouilles au sujet de Nikola Tesla et de ses inventions qui pourraient anéantir bien trop de choses ; une première incarnation d’un aspect du titre en page 14 —

There remained in the western sky only an after-glow of deep crimson,
against which could be seen Miles’s silhouette, as well as those of the heads of
the other boys above the curved rim of the gondola.


— encore que, non, on peut en estimer d’autres plus faibles (de très loin on peut estimer le C. OF C. PROPERTY jaune au pochoir (donc stencil, comme le Herbert de V.) sur fond noir (page 9) de la même manière) — ; Lew Basnight, personnage dès le début très intéressant, avec sa mémoire étrange, sa capacité à remarquer, indexer d’un coupon d’œil, et surtout sa capacité à sortir (« He had learned to step to the side of the day », page 44) des regards, du monde, du présent, du jour, à passer dans un monde où il est aussi invisible que ces fameux clochards qui tombent dans la forêt ; des anarchistes terroristes ; des noms totalement hallucinés : Heino Vanderjuice, Chevrolette McAdoo, Randolph St Cosmo, ... et d’autres choses en moins de cinquante pages chrono. Le tentaculaire est mis en place. Tentaculaire peut-être, serpentiforme (Pynchon—Pythonisse) probablement, d’un serpent qui se mord la queue en réussissant à faire ressortir anneau sur anneau, concentriques et relativement convergents.

Autour des Chums of Chance, à chaque fois reparaissant comme si un de leurs nouveaux romans d’aventures s’écrivait, sans que le temps passé entre deux aventures ait besoin d’être expliqué, comme s’ils étaient le V. de V. mais dénué de toute sa symbolique et des liaisons, restant simplement un trait d’union volant ; qui débarquent dans la glace ou à Venise avec leurs vis-à-vis russes, autour de ces C. of C. s’articule l’histoire en marche. Ne s’articule pas vraiment d’ailleurs, pour l’instant leurs actions ne sont pas forcément connectées au reste, reste qu’ils ont pour l’instant (soit 250 pages environs, pas forcément de quoi faire quelque assertion sur l’ensemble du bouquin) un rôle de pivot au milieu des jeux de mots idiots (le fameux steak Meat Olaf ou encore le révérend Lube Carnal), des anarchistes de père en fils, des scientifiques rivaux jumeaux (Renfrew et Werfner, on renverse), des espions qui s’oublient un peu et ne savent plus vraiment pour qui ils bossent, s’ils sont double agents ou plus agents, des familles aux destins croisés, des magiciens voleurs de femmes, des grands magnats prêt à tout pour le rester, des expériences électromagnétiques et des dieux du courant, explorations scientifiques et hauts moments d’histoire, histoires d’univers parallèles, d’endroits où le temps n’existe pas et n’a jamais existé. Issus d’une lignée de dime novels dont ils ressortent (Pynchon poussera le vice, la drôlerie jusqu’à faire lire une de leurs histoires à Reef Traverse, alors dans une posture délicate), ils parcourent et picorent le monde, toujours à la pointe de l’avancée scientifique, sans trop le savoir,

entre les pointes et amorces laissées par Pynchon sur tout et rien, surtout aérien, l’éther, le vide le temps la lumière l’électricité, dans un dédale d’hypothèses plus ou moins confirmées et confirmables, sur les bilocations : l’ubiquité, l’ubiquité décalée qu’est la réincarnation peut-être ; sur le monde tel qu’il était et est, dans l’invisible et le progrès qui dérape sans le vouloir, glissant comme une savonnette dans un douche carcérale, avec les résultats qu’on associe à ça, à plus grand échelle figurée.

Tout ça à vitesse variable, toujours haute, dans une course vers on ne sait quoi, une course folle faite de bonds entre univers probables (on en revient aux C. of C. qui passent d’un endroit à un autre, non touchés par le temps dans leurs pages et leurs aventures), si bien que quand on tombe sur deux coquilles presque à la suite, deux coquilles sur des noms de personnages (Renfrew devient Refrew page 240 et le Docteur Coombs De Bottle devient Coombes la page suivante), on en est réduit à se demander si Pynchon titille comme un con, enlève là une lettre pour en mettre autre part, ne vérifie pas qu’on suit parce qu’il sait qu’on suit, mais rigole d’une autre manière que d’habitude, ou si simplement l’édition est un peu (un peu) foirée.

Et quand Pugnax le chien lit Eugène Sue (dans le texte) ou Henry James, on sait qu’on est sorti, nous, du monde montré et qu’on se retrouve dans le monde sans temps si souvent évoqué, sans pouvoir y trouver tout ce qu’on devrait y trouver.

13.4.07

30 millions d'amis -- et moi et moi et moi.

Sorti en tout début d’année et quelques trois ou quatre ans après son homologue anglais, Chien Jaune (Yellow Dog) est le dernier roman traduit (fin 2006 est sorti House of meetings) de Martin Amis. L’anglais.

Paraît-il que les critiques négatives en diable ont harponné le roman – un buzz qui s’est crée par la critique de Tibor Fischer, qui a simplement énoncé (rendons à César le fait que c'est wikipedia qui m'a dit ça et que je n'ai pas vraiment revérifié derrière) qu’il aurait eu dans l’ensemble peur, alors qu’il lisait son bouquin pépère dans le métro, que quelqu’un regarde par-dessus son épaule, que ce Chien Jaune était, pour lui qui suit Amis depuis bouh-là ses débuts au moins, comme voir son oncle préféré se faire choper pour s’être branlé dans une cour d’école. Ça ne risque pas avec moi, c’est mon premier Amis. Me voilà soulagé, au pire ce sera un mec inconnu qui se tripote en regardant des gamins, ce qui est j'en conviens gênant, mais au moins dans la seule mesure où j'entendrais parler de lui...

Chien Jaune est l’histoire d’histoires ; de Xan Meo, acteur et maintenant écrivain, fils de gangster, divorcé deux fils, puis remarié deux filles, qui se fait agresser, sans savoir pourquoi, à la terrasse (on va dire ça) d’un bar alors qu’il n’a pas encore pu boire ses cocktails, finement nommés des Enculés (oui, le monde est un porno géant), qui subséquemment nourrit quelques passions étranges ; de Clint Smoker, journaliste de son état, presse douteuse, en grande partie topless, articles de fond très pointus on n’en doute pas, qui rencontre une fille sur le net (là où la taille n’entre pas immédiatement en compte) et part interviewer une reine du porno à Baiseville ; d’Henry IX, feignant Roi d’Albion et père d’une adolescente prise en photo dans une baignoire comme une Marie Antoinette décuvante, à fins de le faire chanter ; et celle — rapide et collée là pour donner un peu de relief au reste — d’un avion avec un cercueil dans la soute, qui rencontre quelques problèmes en ce quatorze de février, dont un NEO (Near Earth Object) grand comme L.A. et qui lui frôlera les fesses ; de ces quatre histoires qui s’emboîtent dans un fouillis vengeur un peu chiant.
Dans l’ensemble, on notera une gradation du moins au plus fin, partant de Smoker pour arriver non à Henry (la cour et sa vie n’ont rien de bien intéressant une fois le chantage et les photos compromettantes sorties) mais à Xan Meo, en dépit de tout ce dont l’afflige Martin Amis. Techniquement, la richesse et le raffinement supposés inhérents à la royauté n’ont pas d — n’existent pas. Xan est le mec normal de l’affaire, peut-être un peu haut du panier par ses revenus et avec un passé chaotique, mais restant proche de considérations de tout un chacun. Il est normal – si ce n’est son choc post-traumatique étrange. Ce qui relie les trois et globalement les personnages connexes eux aussi, en dehors de serpentifications de l’intrigue, est simple comme bonjour, même si ça demande un peu plus de consentement de volonté ; le cul. L’occasion d’offrir d’un côté des interventions éclairées sur l’évolutivité du porno en Californie (et donc dans le monde entier), de l’autre des réflexions sur un couple en péril, du troisième des idées sur la monotonie bien minutée du sexe royal, du deuxième des pensées perverties sur l’inceste et du premier le relationnel par le web, aveuglément de premier abord, du premier toujours les fameuses pompes à chibres et autres pilules revigorantes qui ont un moment parsemés les boîtes mails du monde entier.
Dans le cul, tout se relie aussi ; un sosie de la Princesse Victoria se fait estoquer dans un film pour adultes qui connaît des bénéfices incroyables, les photos de la Princesse n’ont rien à foutre dans le journal de Clint (ce sont des faux ! - communiqué officiel), Henry IX et ses sujets sont fascinés par leur fille, comme Xan, etc.

Rapidement : Martin Amis opte logiquement pour des niveaux de langage collant aux protagonistes, va de l’accroche journaleuse bas de gamme à l’argot gangster en passant par le parler royal cul pincé et quelques mails écrits selon l’écriture cryptographique chère aux jeunes tapoteurs ; une certaine réalité, logique est donc là en dépit de la largeur du panel raconté. On repassera pour le « feu d’artifice stylistique » et la réinvention de la langue évoqués au dos du bouquin, on rigole même un peu, mais l’ensemble est plaisant, intéressant dans sa volonté de capter une partie des différents parlers, du présent. On perd d'ailleurs un peu de jeux à la traduction (un personnage féminin qui s'appelle He, ...), mais tant pis, c'est aussi drôle de se les retraduire en même temps.

Le fait est qu’Amis brosse un portrait qui se voudrait presque embrasser toute une société. J’ai du mal à admettre que le portrait d’ensemble soit réussi ; il l’est assez dans des personnages finalement réalistes dans leur bêtise, crédibles dans l’absurde ; dans sa façon de parler du cul, de son rapport à la sauvagerie, de leurs rapports au monde entier, et donc aux notions antipodistes (symbolisées par les filles de Meo et d’Henry, soit l'innocence qui devient pervertie), crûment, sans être trop heu idiot, les relation intergénérationnelles qui ici partent un peu partout. Reste que l’ensemble repose sur des bases scénaristiques un peu branlantes, l’histoire ne se suffit pas réellement : part dans des sens qu’il mène assez bien mais laissant un goût flou en bouche : on aimerait penser qu’il y a plusieurs niveaux dans cet échafaudage de gens qui se croisent plus ou moins, plusieurs emberlificotis d’histoires, avant de s’apercevoir simplement que non, que le tout déçoit, en fait trop (ce n’est d’ailleurs pas un défaut en soi), est une stratifications d’histoires qui se gratte trop aisément. Le roman se suit, on peut d’ailleurs se perdre agréablement en ne se souvenant plus qui a quel rapport avec quoi, mais l’impression qu’Amis n’a pas été à la hauteur pour faire ce qu’il comptait faire est là, n’a pas eu l’intention de faire mieux, a laissé aller. Plus que l’inachevé, c’est l’élaboration foirée, un savoir-faire qui se désamorce lui-même, des ficelles un peu trop visibles, un ventriloque qu’on voit remuer les lèvres, la liste d’images crétines du genre pourrait être longue.

Bizarrement plaisant parce qu’il tire de ses histoires idiotes et folles un ennui, de cet ennui quelque chose de plus présent, en montagnes russes. Bizarre. Une sorte de ratage contrôlé. Etrange…

Le Roi est mort, vive le Roi !

Je me suis juste aperçu d'un fait lié au 13 avril. Samuel Beckett est né ce jour-là.
Si les anniversaires se souhaitent aussi post-mortem, aidons-le à souffler ses cent et une bougies.


Et puis voilà... (sans oublier que d'autres gens le fêtent depuis quelques temps)
Langue de belle-mère. Pfruit.

9.4.07

Le tunnel. Tiers approximatif (2).

Voir le premier tiers. C'est pas dur, il doit être juste en dessous.

Dès le début du Tunnel, frappe, en dehors des thématiques, la prose de William Gass. Foudroyant ne convient pas. ça n'a rien d'une claque dans la gueule; une claque est directe. Dans ta face, puis rien, repos. Si Gass est direct, il ne lâche pas, il ne sait pas lâcher, continue, le niveau est. Là. On dit déjà merci au traducteur Claro pour avoir rendu la beauté, la musicalité, la mélodie du phrasé et des mots, pour avoir rendu ça au milieu de la densité, pour le temps que ça à pris probablement. Je pourrais et veux citer des passages, mais reste comme un idiot à ne pas savoir quoi prendre. Pourtant. C'est aisé, on peut considérer qu'à peu près chaque phrase illustrerait relativement bien, appuierait de correcte façon cette force, cette rythmique presque, cette harmonie. Reste que je ne peux choisir. Si, je peux. Mettons ça sur le compte de la flemme.

Beckett. Encore. Point question d'assimiler l'un à l'autre, de lire le premier par le second, de comparer. Je ne trouverais rien d'étonnant à ce que Gass aime Beckett. Plus qu'aime. L'un comme l'autre racontent parlent du pire, d'un pire absurde. Le pire n'est pas le même, mais il est pire. Gass exprime le "fascisme du coeur": le mal sorti de son contexte de mal, oublié, une sorte de perversion de l'esprit, de vice retourné : de vice qui n'est plus un vice, le pire banal, le mal comme bien ou le vice comme vertu, le défaut supposé comme qualité, la valeur noire, ainsi de suite. La perte, l'indifférence. Chercher, creuser. Devenir et rester. La classe. D'ailleurs (d'ailleurs ? ah), Gass n'a pas cette espèce de compassion, de tendresse qu'avait Beckett; on pouvait estimer avec sympathie mesurée un Malone, on ne peut pas spécialement le faire avec un Kohler, on pourrait, mais ce serait admettre qu'on est un gros enculé, et c'est bien connu, à part quelques cyniques barbus et terroristes imberbes douteux, personne n'a envie d'être un gros enculé (Kohler est répugnant, raciste, n'aime rien, n'est aimé de rien, est vieux, laid, a une petite bite et est un sale petit branleur, grognon, obsédé du cul (un bon point si on le remet en perspective) seul, etc.) bref; c'est un des points où leurs pires divergent, AH ! Pas comparaison j'ai dit.

Admettre qu
Kohler est un salaud pur jus, on ne devrait pas pouvoir l'aimer, en tant que gentil bonhomme bisounours (ou même méchant bonhomme bisounours toujours), rien ne pourrait le sauver, et pourtant il est là, une sorte de borne aimantée. Miracle. En creusant, il nous creuse. Fascinant, mélodieux. Travail sur la narration, l'écriture imposant, sans cesse réveillé. De ce genre d'écritures donc de formes qui deviennent un fond, loin de devenir le fond mais un, plus ou moins déterminé qui répond, met en lumière, impose ou repose les autres. On peut rejeter Kohler. Je suis convaincu, sais que d'aucuns estiment qu'on doit le rejeter. Gass n'est pas Kohler, est probablement loin d'être le même genre d'homme, et pourtant ne le traite pas avec mépris, condescendance ou dégoût. Kohler est vrai dans tous ses travers.
Finalement, sans que j'aie noté la citation ou même la page exacte, il semble que l'explication d'une part de la fascination pour Kohler, sa prose, est elle-même contenue dans le bouquin; les choses qu'il n'a lui-même pas écrit dans une sorte de rédaction de sa jeunesse, énumérées, ses raisons qui poussent à lire et qui sont après tout les notres, au moins les miennes.

Passons sur quelque chose qui titille, trille dès le début; Gass le constructeur utilise ce qu'à un autre niveau on appelle artifices; construction, puis les petits dessins, la déstructuration du texte dans son aspect visuel, les marques, les formes, la typographie. Qu'est un "autre niveau" ? qu'est le niveau de Gass ? je ne sais, hormis que Gass est haut. Simplement toutes ces choses qui parsèment le texte ne sont qu'extensions du texte, non; admettre que ce sont des extensions les fait se placer autre part; c'est le texte.

Dernier tiers a arriver, plus malin.