Affichage des articles dont le libellé est Pynchon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pynchon. Afficher tous les articles

29.1.08

haha-ahah

Un tour un peu (très) par hasard sur amazon.de ;


Gegen den tag ( ! )
Sortie : mai 2008 (ils sont rapides ces bougres (on m'indique qu'ils sont deux (Nikolaus Stingl et Dirk van Gunsteren) pour traduire)).
Nombre de pages : 1760 (rappel : l'original en fait 1085). DAMN!!, c'est VIOLENT.
Prix : 29,90 €. Bon en même temps pour 1760 pages ( ! ) on va pas chipoter.

Bon, je ne comprends strictement rien à l'allemand et ça m'étonne de voir qu'apparemment livres se dit bücher, mais voilà. (nota, même si c'est la même couverture que l'originale, elle est moche)

14.12.07

D.E.C.H.E.T.

Désirons Ensemble le Commencement de l’Hégémonie Extraordinaire de Tristero
Délicat Espoir Celui Hardi d’Empereur Tristero
Désirons Ensemble le Calme Haut Empire de Tristero
Désir Et Croyance de l’Haut Empire de Tristero
Discret Espoir du Calme Héraut Erudit Tristero
Dommage Empereur Celui Hautement Escompté est Tristero
Délicate Espérance Chaleur Hardie Empereur Tristero
Doucement Empereur Chante Haut Entre Tristero
Disperser Emietter Casser Hello Emperor Tristero !
Désirons l’Essentiel et Calme Haut Empire de Tristero
Demain Encore Couronne Hardie Embellira Tristero
Damnation Estivale Chaude Humide Emergera Tristero
Damnation Eternelle Ciblant Hobbits Emmerdant Tristero
Discréditons Expressément les Calembredaines Hardies des Ennemis de Tristero
Dépêchons l’Elaboration des Cigares et Humidors pour son Excellence Tristero
Drapé, Esprit Coloré, les Héros Espèrent Tristero
Dame ! Est-Ce l’Homo Expectus Tristero ?
Destruction Exprimée par Choix Hermétique d’Erratique Tristero


(que des rimes riches…)

Je suppute même la possibilité de mieux faire avec rebut ou détritus.

30.11.07

Addenda


q) J’ai recopié plus ou moins soigneusement le premier chapitre d’Alphabetical Africa. En guise de comparaison (avec le post immédiatement sous celui-ci) disons. Voilà. Je suis donc un hors-la-loi : si jamais on m’intente un procès, pour… eh bien… reproduction illicite, j’espère que quiconque aura cliqué aidera à ma défense.

u) Mon programme télé m’indique que cette nuit, vers minuit 45, notre amie m6 diffuse l’épisode 5x09 de scrubs, dont quelques photos et un extrait ont été donnés ici. Si vous n’aimez pas m6, vous avez probablement raison, n’hésitez pas à demander des choses au Père Noël. Pour vous convaincre de la qualité de la série, voici un petit bout de l’épisode 6x06, My Musical (épisode musical donc), avec une chanson sur le caca.



o) This is fixed in the paperback. Plus donc raison de s’interroger sur d’éventuelles dérives maritimes et sensorielles de bêtises et d’innocence. Mais, passons à un autre sujet en étant cohérent; le post que tu viens éventuellement de cliquer (celui sans lequel tu ne comprends pas vraiment le pourquoi du comment) est illustré par un petit visuel d’Amer Béton, le film, plus qu’inspiré de l’œuvre éponyme de Taiyo Matsumoto (intégrale en un volume chez Tonkam à 30 €, c’est cher et ces andouilles ont fait des fautes d’orthographe dans leur traduction mais tant pis). Et c’était bien. Même avec quelques échos positifs concernant l’adaptation à l’écran, je restais plus ou moins inquiet. Sur la rythmique et le passage du N&B à la couleur notamment. Pas grand’chose à redire à ce niveau; si l’on perd un tantinet l’aspect changeant du travail original (ce n’est pas forcément flagrant, mais on assiste souvent d’une case à l’autre à des perspectives qui se modifient, des bâtiments en proie au vent, etc.), l’ensemble trouve ses marques autre part, dans son foisonnement de couleurs et ses explosions formées par les aléas de l’action. Pour la peine, je vous renvoie à cette légère chronique laissée peu après la sortie de l’ntégrale (bon je m’aperçois que j’avais même placé du Pynchon au milieu, c’est pas normal même si ça prouve une certaine cohérence, et ça me renvoie à toute la thématique de la lumière à dans AtD).

i) J’ai commencé à relire Against the Day avec mon paperback. Relire est un bien grand mot étant donné que je n’ai mangé que le tout premier chapitre, d’ailleurs l’un des plus court de l’affaire. A ceux qui ne l’auraient pas fait, je conseille de revenir dessus, c’est assez effrayant de voir tout ce qui est déjà dedans. Oui, on sait. Mais là, quand même, c’est incroyable. Des petites phrases lancées à l’ahasard au dialogue final, on est déjà dedans lors même que seulement six personnages sont présentés (je suppute que sur l’ensemble, on en compte dans les trois ou quatre centaines).

!) Toward Grace ne s’appelle même plus vraiment Toward Grace. OH SHI-

20.11.07

Mais ?! (redondance inside)

Déjà quatre, plus que quelques uns...

edit :
Déjà cinq, plus que... deux.

9.11.07

let them eat dust

(je m'amuse)

« A heavenwide blast of light. » [1]

Well, boom.
C'est ainsi que commence—page 779—un des chapitres d'Against the Day [2]. Si la notion a un quelconque intérêt avec ce genre de roman, un des chapitres les plus importants : le chapitre qui était en face de Tunguska, au moment où s'est déroulé l'explosion gigantesque qui aura marqué jusqu'aux X-Files. Suit une déviation du lieu, une notation précise de l'heure et du jour ("As of 7 : 17 A.M. local time on 30 June 1908", soit l'heure supposée de l'explosion (ou plutôt une des heures supposées : vous pouvez également mettre le nez dans une Bible qui traîne vers vos pieds pour voir ce que les combinaisons en 7 : 17 donnent, par exemple dans la Genèse ou dans l'Apocalypse...)) de la situation d'Igor Padzhitnoff (commandant du Bol'shaia Igra (soit The Great Game) et pendant russe de Randolph St Cosmo [3]) qui reviendra immanquablement à l'heavenwide blast of light, cette explosion si dense que seule une notion divine (heaven) peut approcher [4].




Assez vite, le vocabulaire religieux revient dans le texte; on nous apprend que quelques gens à Razvedka, déjà minés par quelques événements précédents, estiment que Dieu a abandonné la Russie [5] ; la populace locale est persuadée qu’Agdy, le Dieu du Tonnerre, est responsable ; on trouve un peu plus loin l’expression « looking down like icons of saints painted of the inside of a church dome. » et la forme des dégâts causés par l’explosion ressemble [6], selon Pavel Sergeievitch—l’intelligence officer du Bol’shaia Igra—, à un ange; plus tard les percussions [7]. Un peu plus loin, au milieu de quelques unes des conséquences paranormales si l’on peut dire (des moustiques qui perdent le goût du sang pour acquérir celui de la vodka, des horloges fonctionnant à l’envers, les rennes (du Père Noël, ça n’est pas explicitement dit mais il y a une jolie référence à Rudolph, le renne au nez rouge) retrouvent leur capacité à voler, etc.—réintroduction de la magie) de l’événement, on tombera sur des loups qui entrent dans des églises et y lisent des passages des Ecritures [8]. Immédiatement après (p. 785, paragraphes 2 et 3) vient ou plutôt apparaît une figure angélique, androgyne, répandant le calme sur son passage. Personne ne sait ce qu’elle est, hormis une bénédiction. Un peu plus tard, étant donné que j’ai décidé de suivre une quasi-exhaustivité linéaire, Kit parle à un renne, chose à peu près normale si ce n’est que d’aucuns estiment cette bestiole réincarnation d’un maître Buriat (ou Buryat, un « groupe ethnique » d’ascendance mongole). Comme tout au long du chapitre, on navigue entre un aspect chrétien et une vue plus organique des choses, ici sous la forme du chamanisme.

Mais déjà, déjà ? dès le début l’on songe à l’autre extrême de possibilité, tout aussi étrange [9] : cette explosion est l’œuvre d’hommes et, selon le Général Sukhomlinoff, ce sont des chinois [10], voire des allemands, qui ont fait ça. Pynchon écarte la fesse divine et la fesse paranoïde pour enfoncer la verge pas forcément très fine de la science au milieu (évidemment, il y a mouvement de va-et-vient, sinon ça craindrait un peu) (la science étant une sorte de mélange ici de religion et de paranoïa, comme chacun des deux autres trucs est le mélange des deux opposés) : sur le Bol’shaia Igra, on se demande quand même ce qui s’est vraiment passé. Le météore semble une solution sensée, mais il n’y a pas de cratère. Padzhitnoff, de son côté, estime que peut-être lui et son équipage ont procédé à des essais secrets d’une quelconque arme [11] , et auraient eu une amnésie collective, histoire de préserver leur santé mentale (« mental apparati ») [12]. Mais avant et après cette légère déviation arrivent les explications (sur la cause de la chose comme sur l’absence de cratère) qui s’inscrivent dans la logique du roman, qui concernent le Temps et une déviation quelconque de son flux ; une puissance si phénoménale que le cratère supposé s’est décalé selon l’axe temporel (donc spatial) ; l’intersection d’une surface à 4 ou 5 ou 92 dimensions qui aurait intercepté la notre, créant l’explosion et décalant le cratère. Puis le mélange qui voudrait que ce soit la résultante de voyages dans le temps (qui en réalité est la même que la précédente) [13]. On apprendra aussi que Prance se fait tirer dessus, assez régulièrement même, pris qu’il est pour un japonais, un espion japonais (alors qu’il est anglais) (et que selon toute vraisemblance l’explosion ne vient pas du Japon). Il est dés-orienté… c’est justement là qu’intervient le renne blanc Ssanga, qui mène les deux bougres à la frontière mongole. Leur mission existe-t-elle encore après ce qui s’est déroulé ? Question. Séparation. Prance rencontre les Chums of Chance, dans une drôle de scène [14], tandis que Kit se retrouve face à une bande d’alcooliques, des brodyagi, travailleurs exilés qui ont choisi d’être nomades, « each for his own reason but all for the same reason. » (tellement vrai…) (p. 788) et leur chef, Topor, qui sait tout faire avec une hache. Ils vont à l’Ouest, s’ils ne s’effondrent pas en chemin [15].

Bref, tout ce bordel illustre le traitement que fait Thomas Pynchon d’une perte de la magie, inhérente à chacun et encore représentée par les Chums of Chance, encore parfois, magie qui se perd et s’est trouvée réanimée par l’explosion, avec à chacun le soin de trouver un moyen de la conserver. (Perte souvent, parfois accompagnée d’une retrouvaille douteuse.)


« “But look at the sky.” It was certainly odd. The stars had not apperead, the sky was queerly luminescent, with the occluded light of a stormy day.

It went on for a month. Those who had taken it for a cosmic sign cringed beneath the sky each nightfall, imagining ever more extravagant disasters. Others, for whom orange did not seem an appropriately apocalyptic shade, set outdoors on public benches, reading calmly, growing used to the curious pallor. As nights went on and nothing happened and the phenomenon slowly faded to the accustomed deeper violets again, most had difficulty remembering the earlier rise of heart, the sense of overture and possibility, and went back once again to seeking only orgasm, hallucination, stupor, sleep, to fetch them through the night and prepare them against the day. »

Magique. L’ensemble de la situation, apparition du jour dans la nuit, d’un sous-jour constant, habitude entêtée qui se crée à vitesse fabuleuse, lien liasse liesse de tout une populade qui s’en ira retrouver ce qu’elle fait la nuit, à remplir ses moments perdus jusqu’au jour, jetant à moitié sa torpeur sur la plage de lever de soleil. Comme si aussi, finalement, cette explosion était un agrégat des quelques réminiscences fantasques de chacun, qu’elle avait fonctionné comme une piqûre de rappel qui n’a pas fonctionné, ou si peu. Devoir estimer que ce « si peu » est suffisant a quelque chose de déprimant. Le sursaut n’a pas suffi, c’est en gros la portée principale du chapitre, il en faudra d’autres, plus forts, qui ne serviront à rien tant qu’on ne pourra se rendre compte que l’important ne sont pas tant les conséquences agréables que la cause en elle-même, à canaliser tant bien que mal, dans un hurlement, une explosion, s’y coupler, récupérer ce qu’on lui a donné, devenir le blast of light, oh peut-être pas heavenwide, mais avoir au moins la largeur et la profondeur de se mutiler pour le futur, jusqu’au jour ou la source sera proche. Ce re—non, pas de retour, plutôt une sorte d’envie nostalgique d’il y a jadis, jadis une forme qui s’est perdue et que l’on s’accorde tous à dire que seuls les enfants, pas tous encore, seuls les enfants sont capables de toucher, une forme qui rendrait la religion (ici mot fourre-tout) tangible et en ferait quelque chose de beau, de majestueux et de global. Je ne me risque pas à une lecture selon cet aspect, mais on voit que l’aspect généreux en quelque sorte qui se dépêtre des conséquences de Tunguska s’aligne avec une vision du christianisme assez blasée et des aspects shamaniques et animistes beaucoup plus… plaisants (rappelons aussi que deux pages avant le chapitre, à la page 777 (ben tiens), Prance dit que à Kit que « Your whole history has been one long religious war, secret crusades, disguised under false names. » au milieu d’un dialogue sur l’aspect destructeur du christianisme (et par extension d’autres formes analogues) face à d’autres aspects, le shamanisme en tête). Evidemment, tout cela est plus compliqué. Peut aussi s’appliquer à ce contexte particulier comme elle s’applique à tout cette phrase de la page 788 : « There was apparently a two-part structure to the narrative, part one being pleasant, visually entertaining, spiritually enlightening, and part two filled with unspeakable horror. », plus compliqué, oui; on trouve dans Against the Day peut-être plus que dans les autres romans de Pynchon une sorte de regret face au christianisme, à ce qu’il est devenu autant peut-être que sur ce qu’il aurait pu devenir, comme si la religion possédait sa part inhérente d’indescriptible horreur, expression terrible, d’autant plus terrible qu’elle semble ici tombée de rien, donnée à la va-vite, à peine deux mots (même si elle est remplie, pleine, même si elle est passive) qui donnent toute l’hideur de la chose. Regret si l’on peut dire, ici couplé à l’ensemble religieux, après tout le roman fait la part belle au bouddhisme [16], oublié dans des cités détruites. Et d’autres endroits perdus, contaminés par le Temps, tibétains ou non, qui resurgissent de-ci de-là à l’esprit de Fleetwood Vibe, que rencontre Kit, reformant au moins rapidement un des improbables duos du roman; Fleetwood cherchant désormais autre chose, des « cities, out there, secret cities, counterpart to the Buddhist hidden land, more indelibly contamined by Time, deep in the taiga, only guessed at from indirect evidence » (p. 790), lui qui n’a plus le droit, ne s’accorde plus le droit de chercher Shambhala, cherche ces cités peut-être révélées par le 30 juin, comme si l’explosion avait agi en tant qu’aspirateur de sédiments physiques et psychiques, accumulés plus par l’aveuglement que par le vent, des cités millénaires toujours grouillantes de flux, fluxantes internationales non pas vraiment ça supposerait que l’idée de nation était en elles déjà; plutôt globales, petites et globales, folles en diable, sages de milles façons, ignobles aussi. D’une certaine manière c’est là la plus grande différence entre Gravity’s Rainbow (encore), toujours considéré comme le sommet du corpus Pynchon(ien) et Against the Day, espèce de K2 de la chose, à moins que ce ne soit un Mauna Kea, je ne sais; bref sommet gigantesque enneigé aussi, cachant sa montagne d’ignoblerie, ses monceaux de merde, bref un K2 après tout oui ce sont des cités tibétaines je reste dans la région tant géographique que logique; la plus grande différence donc, comme étant qu’il y a retour à une forme plus folle, avec une maîtrise plus visible, quand j’étais plus jeune et plus petit je crois avoir entendu dire Philippe Manœuvre dire de quelque chose que ça sentait trop le savon et pas assez la foufoune : GR avait cette sauvagerie un peu perdue dans Mason & Dixon, bijou de fouillerie folle fêtarde faite de fracs, fracas, frames mais peut-être trop cadré, peut-être cela était aussi visible dans Vineland, mais ici la contrepartie AtD paraît osciller entre une maîtrise absolue et la folie explosive et retentrice de Gravity’s Rainbow, se cassant au plus près de frontières si lointaines qu’on ne les perçoit plus vraiment, peut-être en le lisant sur l’Annapurna ou sur le Lhotse, quand le froid n’est que couleur et que vent, le vent lui-même plus que son, et le son inexistant, figé a attendre les quelques électrons qui feront péter tout ça, quand enfin on s’approche ou s’imagine approcher du créateur.



Histoire en marche se dédoublant immédiatement, se bilocalisant à la fois même qu’elle s’écrit, se camouflant sous son futur, dégonflant et gonflant à mesure que le voile de papier tombe dessus pour épouser ses formes, à s’imaginer elle-même en trifurquant à travers le temps, prenant des chemins oui après coup monsieur Tolstoï on dirait bien que c’est du caoutchouc qui absorbe les chocs, oui pourquoi pas, il se peut aussi que le choc appuie le réglisse du temps et le déforme réellement, les papillons soi-disant peuvent en battant des ailes générer un tsunami (voir page 782, pénultième paragraphe), que ce choc soit la voix d’un monde annonçant qu’il ne retournera pas, non, pas, pas à son état précédent, pour le meilleur, le pire et le reste, jusqu’à ce que la mort nous en sépare, la recouvrant d’enfant, de baise folle et de morsures, au milieu ici d’un réseau ferroviaire qui va de rien à rien (on pense à Kafka et à son pauvre hère esseulé dans Souvenir du chemin de fer de Kalda), au milieu de rien, trait unissant le néant et malgré tout quelque chose, milieu qui ressemble à d’autres plus récents comme Isidore Ducasse à Isadora Duncan (déjà fait) ou pour parler Pynchon comme Tchitcherine ressemble à la Cicciolina, jusqu’au jour ou le virtuel se dégonflera. Après tout, le roman commence bien pendant une Exposition Universelle, une Exposition Universelle qui part de Chicago pour s’effondrer à Venise, une foire mondiale s'étalant.


Dans le texte, on trouvera d’autres étranges choses. A la page 784, on tombe sur « For a while after the Event, crazed Raskol’niki ran around in the woods flagellating themselves and occasional onlookers who got too close, raving about Tchernobyl, the destroying star known as Wormwood in the book of Revelation. », on peut évidemment recaser ça dans la partie religieuse (avec comme partie rigolarde les raskol’niki (ce sont des Lipovènes, orthodoxes schismatisés majoritairement ukrainiens. Il paraît que le nom Raskolnikov vient de là. Sacré Dosto) qui fouettent qui passe trop près). Le nom et la ville de Tchernobyl sont associés aux raskol’niki, l’honneur est sauf. Reste que Tchernobyl renverra pour la majorité quasi-absolue des lecteurs à la centrale nucléaire du coin, qui a explosé en 1986, faisant de cette intégration dans le texte une toile intertemporelle assez impressionnante, comme autre itération des causes absconses responsables de tout ça. Wormwood, de son côté, est une plante (en gros, l’absinthe), d’où vient le nom Tchernobyl. On voit la cohérence, mais il faut poursuivre. Wormwood est, dans la Bible, synonyme d’amertume, synonyme de la colère de Dieu [17].
La Bible, encore elle, nous indique (Apocalypse, 8:10-11) « Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux.
Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d'hommes moururent par les eaux, parce qu'elles étaient devenues amères. » (Wormwood = Absinthe, les produits en croix marchent à travers le temps). Wormwood est aussi cette « grande étoile ardente » tombée et assimilable à la cause de Tunguska (ce qui ma foi est une coïncidence assez intéressante). On a donc, en un rien de temps, une référence géographico-religioso-historique de premier ordre, un rappel des idées de voyages dans le temps, un lien inédit, des mecs qui se fouettent. Tout ça servi admirablement. On notera plus tard (p. 797, ce qui dépasse les limites du chapitre, mais tant pis, le suivant va avec) une autre apparition de Tchernobyl : « Was it Tchernobyl, the star of Revelation? An unprecedented harrowing of the steppe by cavalry in untold millions, flooding westward in simultaneous advance? », apparition vicieuse étant donné que le « Revelation » doit se prendre comme le « book of Revelation » évoqué plus haut que comme une révélation en soi. A moins que ?… Notons quand même que l’idée d’inondation est toujours là. Et deux lignes plus loin : « Or something which had not quite happened yet, so overflowing the tidy frames of reference available to Europe that it had only seemed to occur in the present, though really originating in the future? Was it, to be blunt, the general war which Europe this summer and autumn would stand at the threshold of, collapsed in a single event? », comme si la cause n’avait rien d’extraterrestre, rien de réellement physique, rien d’autre qu’une tranchée minée explosant à travers le temps, cherchant elle-même sa raison. Et ne revenons même pas sur le choix du « summer and autumn ».


Parallèle qui oscille entre le manque de pertinence et son anti-absence, on se voit forcé de se rattraper face à ce qu’une certaine transparence nous fait dire; si le projet n’est sûrement pas d’en faire l’écho, on ne peut s’empêcher, si l’on pense un peu à ce chapitre, de l’approcher en quelques mesures hésitantes du 11 septembre. On peut trouver de l’intérêt dans ce que les événements ont de différents, non dans les causes (encore que—les explications controversées surgissent ici comme elles ont pu surgir pour le World Trade Center) mais plutôt dans la réception de l’événement par rapport à ce qu’il a été. Les conséquences du 11 septembre, en soi, je crois, n’existent pas vraiment. On a bien eu un regain paranoïaque tendant vers le racisme sur certains points, mais le changement n’a pas l’air probant alors même qu’il a une visibilité monstre. A contrario, les conséquences de Tunguska paraissent invisible (ici même elles s’estompent assez vite), mais pour qui regarde c’est un événement qui a TOUT changé. Déjà admettons que les causes sont connues, tout en sachant pertinemment qu’il existe un mystère plus ou moins intéressant autour. La différence se situe déjà au niveau du lieu ; cœur supposé du monde pour le 9/11, steppe profonde et loin de tout pour Tunguska. Puis le visuel qui va avec ; si le deuxième attentat puis les chutes (et d’une certaine manière le premier attentat) ont été montrés, vus et revus en direct, il aura fallu attendre 1921 (soit quatorze ans après l’événement) et même plutôt 1927 pour qu’une expédition officielle (i.e. officielle et qui ramène des infos) aille se rendre compte des dégâts en Sibérie. L’antagonisme est des plus forts. Heureusement, il n’est pas spécialement intéressant… Il y aurait probablement à parler sur les conséquences directes ou non de l’une comme l’autre chose, mais…



Nota ultime en trois parties 1) je n’ai pas encore le paperback US du bouquin, me console depuis quelques jours en ayant un petit truc sur mon bureau au milieu parfois d’un fond d'écran sucré petit truc qui d’un clic m’envoie à tout GR, c’est chiant mais pratique moui bref, sa réception amorcera probablement la deuxième lecture intégrale, mais il paraît que beaucoup des coquilles présentes dans la première édition sont corrigées. Quoi qu’il en soit, la pagination est normalement la même, les références ne devraient donc pas changer. 2) il est possible qu’une ou deux annexes se greffent plus tard, il y a tant à dire sur l'ensemble et sur les détails fous, et 3) la photo qui a servi de base au fond d’écran sucré est cachée quelque part dans le post.

Sources :
- Pour Tchernobyl et l’absinthe : ici.
- Pour la Bible : ici, première Bible en ligne disponible, très pratique pour les extraits, insupportable pour vouloir s’y plonger plus amont.
- des autres choses.

Voir aussi :
-l’article consacré au même chapitre chez les Chumps of Choice, qui servira aussi de bon résumé.
-les annotations sur le wiki Against the Day.


Illustrations : Zak Smith, Gravity’s Rainbow Illustrated (faut vraiment que je me le procure), pages 214, 330, 654 (le lien pour voir l'ensemble est dans les liens à droite).

6.11.07

WTF ?!



??
(rappel : AtD)

19.10.07

vous êtes cernés

En tentant de relire activement, lentement à la fois un seul chapitre d’Against the Day (qui est en cours de pseudo décorticage pour m'amuser), attendant la première relecture prochaine, j’ai pris conscience, après quelques six mois qui m’auront vu retripoter cet énorme bouquin et en acquérir même déjà un deuxième exemplaire, et alors même que j’ai vu les mots en questions des centaines de fois, j’ai pris conscience d’un autre niveau à la toute fin du roman. Me suis dit que j’avais été aveugle. Me dit maintenant naïf de considérer avec intérêt la naïveté et l'évidence de la chose. They fly toward grace*, nous dit-il. Normalement ce « they » consiste en les Chums of Chance (la fameuse Confrérie des Casse-Cou) et leur tribu annexe, puis on se dit que finalement la majorité des personnages rencontrés peuvent être compris dans le tas. Ça, c’était la compréhension en avril (ou mai). Qui contenait implicitement celle de maintenant.
Pour mieux voir tout ça, je crois qu’il est nécessaire de rappeler le statut des Casse-Cou ; ce sont des héros de fiction à l’intérieur de la fiction. Il agissent à différents niveaux, existent dans le monde d’AtD en tant qu’entités réelles, et existent au sein de ce monde également en tant qu’entités virtuelles, leur statut observé étant un mélange des deux vues, en faisant des personnages qui auront toujours le même âge, ne changeront pas tout en agissant directement. Sauf que. Bref. Les constantes références à leurs précédentes aventures sous formes de dime novels renforcent leur irréalité, et dans la majeure partie du roman — contrairement aux autres personnages — la trame de leur histoire est emplie de trous, comme s’ils apparaissaient directement en situation, leur contexte étant juste présent sous forme de background et non comme composante de leurs aventures. Je précise « dans la majeure partie » étant donné qu’ils remettront au fil du temps leur identité propre en tant que personnages de fiction, en tant qu’entités réelles, mais ça n’est pas la question (qui reste d’un intérêt certain). Ce qu’est la question, une des questions à laquelle répond la fin, c’est la disparition de la fiction chez les Casse-Cou (est-il plus juste de dire que c’est « un type de fiction » qui part avec eux ?) .
Depuis quelques pages, quelques chapitres même, la fiction et le côté figé qui allait avec disparaissent, s’évaporent. De personnages encore irréels et somme toute innocents, ils deviennent des entités de chair, sortant de la fiction, plus consistants, plus humains, moins « innocents » donc, en allant vers la grâce. Magie magie de la substance qui les conduit au niveau du dessus. Plus que depuis quelques pages ou quelques chapitres, c’est probablement depuis le tout début du roman que se déroule le processus d’émancipation des Casse-Cou par rapport à la fiction. Et si la formule finale n’est après tout qu’une autre version du « they lived happily ever after » (sans forcément avoir beaucoup d’enfants) (d'ailleurs ici la phrase est au présent...), soit un retour à une des plus élémentaires caractérisations du conte, ça n’en est que plus fort, non ?

Vite éviter de s’étendre sous peine de parler de n’importe quoi…


*— AH BATARD CATARRHE TU SPOILES §§§
— Je suis pas catarrhe. D’ailleurs on dit cathare.
— C’était une licence poétique.
— Okay. Quoi ?
— TU SPOILES !!1!
— Je suis un gentleman, ça compense.

29.9.07

les pleurs du lot 49

"And here time forked."
-- Pale Fire, l. 404.








On a coutume de perpétuer la coutume semi-établie qui veut—et à raison—nous dire que Vente à la criée du lot 49 (The Crying of Lot 49) est le roman le plus accessible de Thomas Pynchon, et est donc une porte d’entrée remarquable pour le reste de son œuvre. Plus court, moins bouillonnant de personnages que V. ou Gravity’s Rainbow par exemple, plus centré sur une histoire seule et unique, moins inhabituel dira-t-on. Situé sur le territoire du doute presque paranoïde entre l’humain et l’Histoire. Entre, ou à l’intersection.
Oedipa Maas (qui devient logiquement Œdipa dans la version française) retrouve un pan de son passé quand elle est nommée—ô surprise—exécutrice testamentaire de Pierce Inverarity (nul besoin d’être bien malin ou bilingue pour repérer plus ou moins rapidement dans ce nom quelques significations semi-intéressantes et cohérentes), ancien amant, sacré richard de l’immobilier mobile californien. Comme Stencil poursuivant son mystère V., Oedipa cherche ce qui se passe exactement, ne se souvient même pas de Pierce, demande à son mari Wendell (‘Mucho’) Maas, didjé à la station KCUF, station à retourner, se balade en Californie, sur les paysages aussi excitants que des circuits imprimés d’un gigantisme à faire peur, sur des autoroutes qui seringuent, intraveinent les villes adipeuses d’une dose constante et immonde de bonshommes, rencontre des philatélistes, des psychiatres désormais dérangés, d’obscurs facteurs, des critiques de théâtre jacobéen, des libraires qui s’autodafent, une ribambelle de guignols et un système postal secret, en marge du gouvernement, en marge de l’officiel. Et ce système de réapparaître, symbolisé par un cor muni d’une sourdine, un peu partout pour qui sait regarder, sur le mur des chiottes d’un bar gay, au milieu du quartier chinois, gravé sur un baobab, dans les égouts crocodiliens ou plus simplement sur des timbres déviants. Investigation en spirale qui la fera découvrir toute une histoire disparue, devenue alternative, de systèmes postaux (Thurn und Taxis et Trystero, devenu l’actuel W.A.S.T.E.—We Await Silent Trystero’s Empire) en lutte et passé(s) en Amérique avec l’espoir magnifiant et le secret, servant à une faramineuse correspondance entre suicidaires ratés, prolos au poil dru et tout une population qui a choisi de s’éloigner—au moins sur ce point—du gouvernement, de l’habituel intrigant. Au final, ça ne change rien, le courrier va probablement aussi vite chez l’U.S. Postal et il y a moins de contraintes, mais c’est comme ça, d’aucuns ont décidé, sciemment ou non, de perpétuer quelque chose. Oedipa découvre un nouveau monde, recoupe les quelques aperçus, fait ce qu’elle peut, appréhende, et doute : et si tout cela n’était qu’une vaste farce ? un canular demandant des moyens énormes ? ou pire cherche-t-elle à combler un manque révélé par le testament ? pire ? quel manque ? n’importe quoi ; après tout, le déni est souvent une solution efficace. Tout devient fou autour, le doute finit par s’avouer, le lot 49, lot de timbres clandestins, légué, qui sera mis aux enchères, pour peut-être découvrir la notice Ikéa du nœud gordien, ou au moins une lime pour racler les barreaux qui se sont crées.

Pynchon, avec son mélange entre le tapage interne humain et la cacophonie externe historique, même si discrète. L’hallucination n’est pas collective mais à propos même du collectif, la paranoïa guette Oedipa et ses compagnons de route (son psychiatre, ancien expérimenteur à Buchenwald, ou un groupe de rock, les Paranoïaques), les bribes d’informations doivent se confondre en une théorie générale, expliquant tout ce qui s’est tramé. L’intuition contre la raison n’est pas un choix raisonnable, ici les deux sont fondus en une seule entité qui mène Oedipa par des détours sur un chemin qui se serait parcouru sans eux.

« So began, for Oedipa, the languid, sinister blooming of The Tristero. Or rather, her attendance at some unique performance, prolonged as if it were the last of the night, something a little extra for whoever’d stayed this late. As if the breakaway gowns, net bras, jewelled garters and G-strings of historical figuration that would fall away were layered dense as Oedipa’s own street-clothes […] as if a plunge towards dawn indefinite black hours long would indeed be necessary before The Tristero could be revealed in its terrible nakedness. Would its smile, then, be coy, and would it flirt away harmlessly backstage, say goodnight with a Bourbon Street bow and leave her in peace ? Or would it instead, the dance ended, come back down the runway, its luminous stare locked to Oedipa’s, smile gone malign and pitiless; bend to her alone among the desolate row of seats and begin to speak words she never wanted to hear. » (chapitre trois)


La recherche n’est pas forcée mais l’enthousiasme ne suit plus (dès la première phrase ici citée le blooming pourtant assez positif est contré un peu par languid et plus par sinister—encore qu’en prenant la définition latine, ça va mieux—sans parler du Tristero), la curiosité piquante fait place à un ersatz d’intérêt compensé par la volonté un peu morne donc d’achever ce qui a été commencé ; l’incapacité à appréhender (imaginez vous retrouver d’un coup d’un seul dans la bibliothèque de Babel : que faire pour comprendre ?) l’ensemble n’arrangeant rien. Le doute des découvertes luttant avec le doute de la réalité. Les révélations arrivent par morceaux, l’assemblage sera fait du mieux possible mais l’indicible d’abord puis fleurissant à sa gueule, l’indicible sentiment que tout cela la dépasse, qu’il est littéralement impossible de vraiment mettre à jour et à nu des siècles de non-dits et d’hommes habillés de nuit. Les morceaux effrontés qui se sont effondrés ont laissé place à un vide qui devient point d’ancrage. Tout simplement dépassée, comme le monde dépasse l’homme tout petit. Oedipa tente, Pynchon brossant un portrait d’une réalité totale inexistante pour l’humain seul. Une sorte de constat du manque de moyens évident. Une sorte d’appel pour quelque air qui pourrait approcher l’ensemble tout en ayant à éviter de se crever les yeux. Si la lumière écrase l’homme, autant avoir une paire de lunettes à portée de main. Il s’agit simplement ( ! ) de pouvoir les fabriquer et les porter. Confrontée à l’extension du monde, Oedipa s’étend elle-même sur une scène de plus en plus large. Son extension doit pouvoir suivre l’extension du monde, un manque de flexibilité entraînant l’écartèlement pur et simple, un déni mental des possibilités épuisantes rencontrées. C’est ici le point majeur du roman, usant dans un cri le contact de l’un face au tout. L’accroissement du domaine de pensée est supposé entraîner une augmentation dans le choix et les possibilités. Oedipa ne peut suivre cette crue du possible, les choix deviennent restreints, le chemin devient plus étroit. Mais l’horizon est vaste, le chemin est aussi large qu’avant ; seul le contraste le rend plus étroit en proportion ; on tend les doigts jusqu’au coude en se demandant si on découpera les montagnes avec sa faux géante ou si MAIS MON Dieu oui ô c’est bien mon coude qui coince dans mon orbite et mon petit œil sinistre (gauche donc) qui me traverse les intestins petit à petit sans se taper les mètres entiers et qui me pendouille déjà entre les genoux en empalage inversé. Bref. L’œuvre romanesque de Raymond Queneau débute par « Une silhouette se profila ; simultanément, des milliers. Il y en avait bien des milliers. », boum, découverte immense immédiate. Là aussi ouverture de l’œil, torture du réel, perte de raccords. Comme si la réalité était un tableau vieilli aux dimensions ridicules de grandeur, qui s’effritait, se restaurait sous les pas d’Oedipa, laissant voir l’immense original, aussi pâle que la copie.

La métaphore du théâtre citée plus haut se poursuit et devient réalité avec la croisée d’une pièce élisabéthaine, The Courier’s Tragedy, dans laquelle Oedipa découvre l’aspect historique, jusque là à peine effleuré, du Trystero. Suit une poursuite de sens et de réalité, de la trace écrite, des versions différentes de la pièce pour déterrer un filet géant de lettres ponyexpressées à travers les siècles, un rets d’hommes de la nuit, vêtus de la couleur nuit, tapotant sur le cul d’autres facteurs. Une histoire en marge, écrite à l’encre invisible dans les pièces, les timbres. Oedipa, de spectatrice (voir citation plus haut) passe alors actrice, cherche à devenir actrice, et attend de pouvoir écrire ou mettre en scène, d’être dans les maintenant passifs et plus dans les pas encore actifs. Encore une fois tentative de mise en ordre, même minime, de ce qui échappe à l’ordre, respect et embrassades de l’idée (intangible) sinon du texte (tangible), mise au clair désabusée de l’indicible et de l’absent, construction (appropriation) du néant par l’humain. Mélancolie d’Oedipa qui lutte encore, se traduisant en doutes énormes sur la réalité même, courant vers des connaissances inanes et insanes, sachant bien qu’au bout du compte quelque chose lui tombera sur le coin de la gueule. Idée de golem (le terme est assez mal choisi, enlevez-lui l’idée que le golem est création humaine et gardez le reste) accroché au slip et qui pourtant est tant devant que derrière nous reprise à plus grande échelle dans les iliades pynchoniennes suivantes. Une sorte de pourquoi ultime lancé à travers l’histoire à n dimensions, qu’on aimerait vu de l’espace à n+1, là où la successivité du n devient simultanéité, accumulation dépliée, où l’on ne pourra accéder qu’en enjambant une route qui n’existe plus depuis bien longtemps, et vu d’un endroit où l’on a compris que le fait même que rien n’ait de valeur n’a lui-même pas de valeur.

C’est peut-être le roman pynchonien le plus court et le plus aisé à lire, mais c’est aussi le plus noir et celui qui demandera le plus de retours pour un vue d’ensemble convenable, comme si la texture même du texte épousait le propos dans ses doutes, ses réponses qui apparaissent en dehors et son échappée du monde, sa capacité au lecteur d’embrasser le rituel pistuel d’Oedipa Maas, de comprendre ce qui s’est passé même s’il lui manque des détails, jusqu’à être porté dans la même situation qu’elle, à attendre qu’on vende, qu’on crie et qu’on pleure, qu’on souffre et souffle pour trouver ce lot 49, qui comme le V. n’a plus aucune valeur intrinsèque et revêtira des significations qui lui sont totalement absentes, des projections, des réalités, des reflets. On dit que, quand on lui montre le ciel du doigt, l’imbécile regarde le doigt. On peut aussi dire que le non-imbécile, même s’il tend ses yeux vers le ciel, ne voit que le doigt. Et ça—
on s’efforce de détruire ce doigt, cette image qui de rémanente passe à permanente, ce ciel encombré de rien.

Oedipa aussi allait vers la grâce. Il est d’ailleurs assez drôle de lire son aventure sous l’angle de la machine infernale qui a détruit Œdipe (qui ici est l’angle de feu Pierce Inverarity, sorte de pointe fine d’un socle géant qui fait tourner le disque Oedipa). S’en tire-t-elle vraiment mieux ? Œdipe s’en tirait-il si mal ? En attendant, on casse du doigt.

18.9.07

Single up all grace ?

Alors même qu'on apprend (hier ou aujourd'hui) que dans quelques semaines sortira un petit volume reprenant quelques propos sur la traduction d'Against the Day, on (ou du moins je) découvre deux nouvelles couvertures pour les rééditions du roman. Les paperbacks débarquent !
A 9£99 le premier novembre, on trouvera ça, Vintage, random house. D'après amazon, c't'une version qui fait 1232 pages.
A 18$, le 30 octobre, on trouvera ça, Penguin. 1104 pages. L'original en faisait 1085. Hum.
Etranges couvertures. Mais ça fera une nouvelle lecture, je crois que je n'attendrai pas la traduction.

17.9.07

ELUCIDE EUCLIDE

Quelques mots en fin d’un chapitre—qui soit dit en passant se trouve immédiatement avant et annonce ce qui est peut-être le chapitre le plus drôle de tout ce qu’a pu écrire Thomas Pynchon—et la fête débarque. Mason & Dixon, page 370 ; « …as meanwhile M. Allègre proceeds, before a room-ful of what, to his mind, must seem unfeeling barbarians, to recite his Iliad of Inconvenience. »
Commence donc au chapitre suivant l’Iliade d’Armand Allègre, cuisinier français. Basée sur des canards automates. Le lecteur moyen revenu en arrière et déjà frappé par quelques itérations remarquera une fois de plus le rétroclindœil Inconvenience, ainsi que l’assonance en I (et même l’utilisation du mot barbare, qui fait très grec), mais on s’en fiche. Ce qui compte ici, c’est l’Iliade. Le mot—encore qu’au pluriel—a déjà surgi en page 242 et revient en page 443, en page 591, peut-être ailleurs, je ne sais. Le mot Odyssée est lui page 690. Ce qui compte, c’est que Mason & Dixon est entre autres un texte présentant deux hommes (on ne poussera pas le bouchon en rappelant que les deux messieurs en question ont découvert Uranus…). En allant voir à l’arrière de son exemplaire, avec un peu de chance, on tombera sur un morceau de review de John Leonard qui nous dit que c’est un texte sur l’amitié masculine, donnant en exemples conjoints Ulysses ou Huckleberry Finn. L’idée pourrait bien évidemment surgir de l’Ulysses joycien, mais non. Par contre, Mason & Dixon, ainsi qu’Ulysse maintenant, peuvent nous renvoyer à Mercier et Camier (autre renvoi à Joyce) mais ici surtout à Bouvard et Pécuchet. Et là, magie. En 1947 (ce qui n’a donc plus grand’chose à voir avec Flaubert), Raymond Queneau a écrit une préface à Bouson et Pécuxon. Préface dans laquelle il estime que toute grande œuvre est soit une Iliade, soit une Odyssée (toute œuvre occidentale en fait, mais l’un dans l’autre, ça doit aussi se tenir pour le reste).

[je ne l’ai sous la main, mais cette préface est disponible dans Bâtons, Chiffres et Lettres (et des extraits dans le folio classique de Bouvard et Pécuchet). Pour accompagner et même un peu plus, je peux sortir cette interview en anglais ('pas mieux) reprenant et élargissant ce principe]

L’homme au milieu de l’Histoire, dans l’Histoire, en conflit avec elle, serait l’Iliade, tandis que l’Odyssée se concentrerait plus sur l’homme et son expérience, comme détaché d’un contexte social ou historique, faisant pourquoi pas de sa vie un événement. Deux façons de voir les choses.
Le point de rupture, l’ouverture d’une brèche se trouveraient justement avec Ulysse, très au courant de son ascendance grecque et bougeant tout ça, en restant une Odyssée, plus proche même du sens ici conféré à l’Odyssée que l’Odyssée elle-même. Depuis ça, finalement, statistiquement tout est toujours pareil, mais tout a changé. Les odyliades existent aussi bien que des choses que ne sont ni l’une ni l’autre—revenons à Armand Allègre.
On peut bien considérer que son aventure est une Iliade (remarquez le non-dit qui a déjà mis en route le fait que cette petite histoire était une grande œuvre…). L’ensemble de Mason & Dixon, en dépit de l’aspect historique du texte, peut-être admis comme une Odyssée. Odyssée générale compensée par les extraits au fil du texte de la Pennsylvaniade de Timothy Tox. Avec des définitions aussi larges (du genre qu’on appelle définition parce qu’il faut bien un mot), on se passera de préciser que Mason & Dixon s’éloigne d’une Odyssée à bien des moments. On pourra aussi préciser que, comme l’Odyssée (enfin bon…), comme Ulysse, M&D comporte trois parties. Je précise également que je n’ai lu l’Odyssée qu’une fois, et que…comment dire… en gros ça m’a emmerdé. Pour un comparatif de certaines choses dont je préfère me dire qu’il aurait au moins un petit intérêt, c’est raté. Il faudra se contenter de quelques notes pas très éparses.
L’Europe sort en partie assez large pour être considérée de la Grèce, et après tout l’Amérique presque entière s’est assimilée depuis quelques siècles à un appendice de l’Europe qui déglinguerait son statut d’appendice. Une sorte de déplacement fragmentaire de l’Europe… La période sur laquelle s’étale le roman dans sa période américaine—en gros la décennie 1760, peu avant la déclaration d’Indépendance—fait encore état d’un pays peu organisé, en proie à des luttes internes. Moment assez pratique pour évoquer par la construction de la ligne Mason-Dixon une démarcation entre deux états futurs, deux colonies pour l’instant, deux mondes totalement différents et que les colonies en conflit ne s’imaginent pas. Ligne qui se doit d’être la plus droite possible, suivant les lignes imaginaires et pratiques qui pullulent sur le globe, sorte de coupe de poil de cul en quatre, précision incroyable à tenir pour s’approcher de ce qu’un guignol a tracé en deux secondes sur une carte. Cette précision est bien évidemment, par des facteurs humains, d’observation, de manque non pas de rigueur dans la méthode de l’étudiant (encore que—c’est à un niveau qui dépasse l’observateur) mais dans les instruments eux-mêmes, la méthode admise, loin d’être exacte. Loin ou près, tout dépend de la précision. Comme l’Histoire elle-même est sujette à divergences d’interprétations, la ligne est sujette à variations minimes, qui se font petit à petit, avec l’espoir qu’elles puissent s’annuler en s’accumulant. En dehors de ce sens, la ligne qui avance avec Mason, Dixon et quelques autres rejoint assez aisément le sens de l’Odyssée, sur une ligne que l’on sait aller droit, mais passant par des tours et détours plus ou moins probables ; preuve qu’une ligne droite n’a jamais vraiment été le chemin le plus rapide entre deux points. La ligne, tant qu’elle n’est pas achevée, regroupe les deux hommes, comme à chaque fois plus proches, par glissades successives, du centre invisible de la frontière, tandis que sa fin les sépare presque, chacun devenant une entité qui n’a plus grand’chose à voir avec l’autre, qui ne peut plus être comme avant, cassant la gémellité approximative qui s’était formée, alors même que le lien est plus vif que jamais.
Cette exploration du nouveau pays, encore plein d’espoir et avec un Pynchon finalement assez optimiste, nostalgique et ayant quelque pitié mais optimiste (du genre d’espoir qu’après mûre réflexion on a décidé (et ce même si c’est peut-être à cause d’une traduction grecque approximative (sic)) que, même s’il est le pire des maux, c’est le seul qui avance à quelque chose) (un optimisme qui se voit notamment sur la toute fin du roman, pourtant relativement triste) devient une écriture de l’histoire passant par la bouche du Révérend Cherrycoke, sorte de père Castor, et par quelques autres bouches avant ; de même qu’Homère a conté des histoires déjà en place, de même Wicks Cherrycoke nous lance à la figure son odyssée qu’il a vécue en partie. Et de même, entre l’Histoire et ce qui s’est vraiment passé existe un fossé qu’on ne pourra pas combler, fossé ici accentué par le langage utilisé par Pynchon, par les personnages eux-mêmes, parfois se dédouanant de leur propre parole, n’ayant rien du tout, n’est-ce pas… ? Par la force des choses, l’histoire de Mason et Dixon est biaisée par le téléphone arabe, par le fait même qu’il y ait eu des observateurs et des gens pour la raconter, comme l’est l’Histoire en général. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y ait une exploration d’un certain type de contre-histoire, d’absence d’officiel qui, en se bougeant le cul vers une reconnaissance publique, devient ce qu’elle n’a jamais été, lot de tout événement mis en lumière (ça aussi c’est de l’entropie ; plus le nombre de gens connaissant une chose augmente, plus l’information de chacun à son sujet est diffuse, bon ça c’était pour le clin d’œil idiot au thème entropique, c’est fait). Pour continuer sur la même thématique sans approfondir, le métier et les habitudes subséquentes des deux Astronomes sont une autre marque du même principe ; leur devoir s’accomplit la nuit, lieu des fantômes qu’on croisera aussi, des fêtards qu’on rencontrera des fois, des sorciers, du Feng Shui, des chouettes, des vers luisants, des vendeurs de préservatifs, des loup-garou et des étoiles. Admettre une histoire nocturne comme autre histoire ou simplement comme illustration d’une histoire non-objective assumée paraît simple mais efficace. It’s always night, or we wouldn’t need light, en épigraphe d’Against the Day. Ici la nuit est toujours présente, le passé y revient même un peu, et ici la lumière qui vient arrive des étoiles, de l’autre parfois, de l’illumination (scientiste) ou d’une torpille (Felipe !), qui devient un nouveau pôle dans sa baignoire. On avait signalé l’abondance des formes en « as if … » dans Against the Day (qui est, soit dit en passant, une Iliade bien plus qu’une Odyssée), et le fait est que Mason and Dixon en compte un nombre assez fabuleux lui aussi, créant une alternativité du passé et du roman lui-même, une réalité qui grouille d'alternances. Les deux reviennent dans le passé, l’évoquent dans des détails qui n’ont peut-être jamais existé, qui même en n’ayant jamais existé, sont plus réels que ce qu’on en a retenu. Le conte devenant Histoire, donc réalité. Pour reprendre des termes appropriés, il y a bilocation de la réalité qui fuit toujours un peu, aussi bien que l’Amérique (du Nord) a été une bilocation de l’Europe, un doppelgänger qui a pris sa revanche. La gémellité bien présente, entre le couple Mason Dixon, la traversée vers l’ouest, la réalité et l’autre, les jumeaux, le double fond du tiroir historique (qui en guise de double fond serait plutôt triple ou à n-fonds en escaliers), dans la science déjà incapable d’être utilisée comme on le voudrait, etc.

Je préfère me dire que si j’avais pris quelques notes pendant la lecture—au lieu de noter une fois Iliade, et de—bref, ç’aurait pu être plus intéressant. On verra pour la prochaine fois.

8.9.07

and start west.

Pour passer le temps.
Un petit passage (page 271) de Mason & Dixon, qui m'a fortement fait penser à un bouquin récemment traduit...


[...] 'Tis a sort of,– what is the Word I grope for,–"
"Gin-Shop," sings Molly.
"Opium den," cries Dolly.
"Ladies, Ladies…."
"Doctor, Doctor!" As the philosopher, attempting to maintain his Hair in some order, [...]



(le titre du message parce qu'on trouve une fin de phrase page 154 en "and start north.", qui m'a fait penser au "and start west." du Naked Lunch) Bonne nuit.

30.8.07

La pynchonblague de la semaine.

quote

"I'll come along, if I may...?"
"Suture self, as the Medical Students like to say."
i
endquote

Un classique.
Mason and Dixon, page 20.
Si hum so funny.

25.8.07

ENTropique du Cancer.

L’erreur apparente la plus étrange d’Against the Day, la plus visible, la plus imposante, se situe peut-être à quelques pages de sa fin. Elle n’entame aucunement la fluidité (qui en soi m’étrange toujours vu le flux Pynchonien et sa densité) de la prose et n’a presque pas l’air d’un accroc. A la page 1074, aux lignes 25 à 31 se trouvent ces deux phrases :

« CROSSING A SEA newly perilous and contingent—no longer at the mercy of unknown longitude or unforeseen tempests but of U-boats, the terror of a crossing having now passed from God to the German navy, Reef, Stray and Ljubica returned to the U.S. pretending to be Italian immigrants. At Ellis Island, Reef, thinking both his English and Italian could get him in trouble wichever he spoke, remained indecisively mute long enough to have a large letter I, for Idiot, chalked on his back. »

Si je ne me souviens pas en détails des pérégrinations des protagonistes et avoue quelque flemme à relire des morceaux choisis qui s’apparenteraient à environ la moitié du roman voire plus, je sais et me souviens en revanche de quelques petites choses ;
-Stray (Estrella Briggs) et Reef ont bien un enfant, mais celui-ci se nomme Jesse.
-Ljubica est la fille de Reef, mais sa mère n’est autre que la régulière actuelle de Reef : Yash (Yashmeen Halfcourt).

Et sur un autre sujet ;
-Yashmeen n’est (au moins à l’intersection du sein du roman et de ma mémoire) jamais allée aux U.S. of A. Ljubica non plus. Reef, Stray et Jesse, par contre, si, et plus qu’un peu.

Il est après tout probable que cette distension entre la réalité du roman et ce qui y est écrit ne soit qu’une simple erreur, sortant d’on ne sait trop où. Mais sur quelque chose comme AtD, et même si c’est une erreur d’inattention qui a passé les étapes, autant en parler sur une logique stupide : c’est peut-être une erreur, commettons-en une éventuelle aussi.

L’erreur porte donc sur Stray. On pourrait considérer hasardeusement qu’elle est sur le nom Ljubica, mais c’est infirmé si besoin était par un passage quelques phrases plus loin :

« In a train depot up in Montana, during a snowstorm one day, who’d they [Reef, Yash et Ljubica] happen to run into but Frank, Stray and Jesse »
(page 1075 ; l. 8-10) Frank étant un des frères de Reef, qui a retrouvé Stray et Jesse une grosse cinquantaine de pages plus tôt.

Infirmé même si les pages d’AtD contiennent bien deux et non une unique Estrella.

Bref. Je suppose que le contexte s’évoque assez clairement dans la première phrase. On se situe aux alentours de 1920, juste après la première Guerre Mondiale. Reef, Yash donc et Ljubica, partant probablement de la Grèce (un rapide feuilletage m’indique qu’à la page 975, Reef est à Garitsa) ou d’un coin européen avoisinant, vont aux U.S. of A. en se faisant passer pour des immigrants italiens. Ils n’y « retournent » pas réellement—sauf Reef. Le début de la phrase et ses expressions de passage(s) (crossing, newly, no longer, etc.) d’un état à l’autre, couplé d’ailleurs au nom de famille de Reef (s’il est besoin de le préciser, Reef est Reef Traverse) et au passage futur en temps qu’immigrants créent une atmosphère de dédoublement, un des sujets principaux d’AtD. On peut supposer que Reef vogue lui-même entre les versions divergentes de ses mini-familles (Stray et Jesse ; Yash et Ljubica) à un point tel qu’il n’est plus foutu de se dépêtrer convenablement de ces/ses duos. Une autre possibilité, qui renverrait à un passage qui prévoit la transition magnifique entre les quatrième et cinquième parties du roman, voudrait que ce que l’on soit en train de suivre ne soit plus vraiment la réalité interne du roman, mais une réalité qui s’exerce avec l’appareil de Merle Rideout, qui permet en quelque sorte aux sujets d’une photo de peut-être vivre leur vie propre ; une supposition de ce genre peut finalement se tenir et qui nous donne encore le fameux et réjouissant virage à 90° dans le Temps, même si elle n’explique que peu la confusion (on a du mal à voir Reef retrouver Stray en Amérique ET Ljubica en Europe avant de repartir ensemble joyeusement), et présente une autre version des vingt dernières pages. Autre version qui, par la force des choses, serait diablement près de la version offerte par Thomas Pynchon.

Peut-être ce dédoublement de Yashmeen en Estrella est-il un des « minor adjustments » évoqués par Pynchon sur le rabat de la couverture… Comme si… as if Reef, avant même sa confusion et le I de craie écrit sur son dos, I pour Idiota, était déjà perturbé, déboussolé, par les majeurs changements passés, les modifications en cours et les changements mineurs — pour l’instant — à venir. Sans qu’on sache vraiment si tout cela se déroule désormais sur la Terre ou sur l’outre-Terre (contre-Terre, anti-Terre,…), les noms et les personnages [re]deviennent, alors même qu’ils devraient être plus tranquilles, totalement perdus et dépassés par un changement de décor, de situation, de temps, qui se traduit dans le calme, voire le grand ennui.

En prenant le texte à rebours, c’est par contre l’idiotie de Reef qui déteint sur le texte. Idiotie qui n’a rien de réellement fondée au moins à ce moment du roman. Hésitant entre l’italien (son plan et son soi-disant passé) et l’anglais (ce qu’il ne devrait pas savoir parler et sait pourtant), hésitant. Idiotie qui devient si crétin qu’il en confond les mères de ses gamins et dans l’ensemble un peu tout. Il va de soi que l’hypothèse de l’idiotie à rebours n’est que la perturbation sans rebours, le I étant d’ailleurs crayé par une main inconnue, invisible, impersonnelle voire inexistante. Cette idiotie qu’on lui adjoint de force n’est qu’une illustration de son propre dédoublement.

En étant un peu généreux d’imagination, on pourra aussi considérer que les [sur]noms STRAY et YASH présentent une certaine symétrie…


Si je savais de quoi je parlais, je pourrais affirmer que ce changement de nom est délibéré, que c’est un clin d’œil, une œillade, un coup de coude dans le bras même, pour nous exprimer la primauté de l’idée et du possible sur le fait pur et dur, même si cette idée fait partie d’un possible qui ne l’est pas ; une idée qui dépasse ce que nos définitions font de l’univers et ce que certaines autres, malgré l’autre chemin emprunté, ont aussi fait. Ou qu’il y a divergence entre ce qui se passe et ce qui se dit (la carte n’est pas le territoire, tout ça). Mais bon. Ou pire, sortir pour rigoler des histoires d’entropie. Mais bon.

23.8.07

Popsicle.

En me baladant rapidement hier pour repérer et commencer à faire briller ma CB, je suis passé avec quelque surprise devant plusieurs exemplaires poche tous frais tout neufs de L'homme qui apprenait lentement.


Donc sept euros, vingt deux ans après sa première parution française, évidemment avec seulement cinq nouvelles sur les six qu'on peut parfois trouver autre part, une traduction qui s'annonce peu réjouissante (je garde un souvenir peu convaincu des traductions de Michel Doury sur Gravity's Rainbow et The Crying of Lot 49...), et on prend.
  • Petite Pluie
  • Basse-Terres
  • Entropie
  • Sous la rose
  • Intégration secrète

Cinq nouvelles d'entre 1959 et 1964, avec une introduction du type je-regarde-ce-que-je-faisais-à-l-époque.

28.6.07

Pinch me.

Au fil de la lecture d’Infinite Jest et même avant, le parallèle de sa longueur avec celle du pynchonien Against the Day ne frappe pas mais est posé là, à côté du bouquin. Si techniquement il m’apparaît qu’IJ est bien plus long qu’AtD, le nombre le plus haut que l’on trouve dans l’un comme dans l’autre est sensiblement le même (1079 et 1085). Après un millier de pages, l’attention n’est d’ailleurs plus spécialement retenue par la quantité. Bref.
Le parallèle n’étant pas en soi spécialement intéressant (le nombre de pages en commun n’est pas spécialement un facteur de semblabilité), il acquiert une nouvelle dimension quand il n’est plus parallèle (ou plutôt quand on s’aperçoit que ça n’est même plus drôle d’estimer qu’il y en avait un) et que l’on trouve des choses que l’on a déjà trouvé chez Pynchon et qui reviennent chez Wallace, volontairement.

On peut par exemple citer le phénomène de bröckengespenst (page 88), sorte d’ombre géante que l’on projette en se situant en un point élevé approprié. Wallace donne Goethe et son Faust comme origine du nom quand Marathe et son fauteuil de rollent (sic) recouvrent des hectares de sol.
Oui. Mais. Pas mais, mais mais. On se souvient que dans Gravity’s Rainbow, partie 3…
Just before dawn. A hundred feet below flows a palid sheet of cloud, stretching west as far as they can see. Here are Slothrop and the apprentice witch Geli Tripping, standing on top of the Brocken, the very plexus of German Evil, twenty miles down north by northwest of the Mittelwerke, waiting for the sun to rise. […] As the sunlight strikes their back, coming in nearly flat on, it begins developing on the pearl cloudbank: two gigantic shadows, thrown miles overland, past Clausthal-Zelterfeld, past Seesen and Goslar, across where the river Leine would be, and reaching toward Weser. […]
Around this parts it is known as the Brockengespenst.
God-shadows. Slothrop raises an arm. His fingers are cities, his biceps is a province—of course he raises an arm.

Etc. Le passage qui suit est dans la continuité des visions de ce phénomène.
(pages 334 et 335, Penguin Classics - deluxe edition)

Et en français ;
Juste avant l’aube. Cent pieds plus bas s’étend vers l’ouest une nappe de nuages blafards. Slothrop et son apprentie sorcière Geli Tripping sont au sommet du Brocken, la source même du mal allemand, à trente kilomètres au nord-ouest du Mittelwerke. Ils attendent que le soleil se lève. […] Le soleil frappe leurs dos, presque horizontalement, et atteint la masse de nuages nacrés : deux ombres gigantesques qui s’étendent sur des kilomètres de campagne, recouvrent Clausthal-Zelterfeld, Seesen et Goslar, de l’autre côté de la Leine, en direction de la Weser…
[…] Ici, on appelle ça le Brockengespenst.
Des ombres divines. Slothrop lève un bras. Ses doigts sont des villes, ses biceps une province—bien sûr, il lève son bras.

Etc.
(L’arc-en-ciel de la gravité, pages 327 et 328—traduction de Michel Doury, éditions Seuil)

So. Goethe. Mais Pynchon. Oui. Wallace a bien pour lui l’avantage d’avoir foutu un tréma sur le O de brocken, mais Slothrop (en Ian Scuffling ? Rocketman ?) est lui-même sur le Brocken, on ne se refuse rien.


Autre chose qui s’explicite assez bizarrement (et comiquement dans cette espèce de vrai faux vrai sérieux qui caractérise les digressions géantes qui ponctuent IJ) dans la partie d’Eschaton jouée lors de l’Interdependence Day (8 novembre) (pages 321 et suivantes), un jeu concompliqué qui allie balles de tennis et conquête géopolitique pour des moins de dix-huit ans. En grande partie basé sur des lobs, l’Eschaton voit lui aussi ses paraboles bombiques tomber un peu partout. Les V-2 et autres choses ré-attirées au sol par la gravité deviennent ici des balles de tennis usées au milieu de shorts, de coquilles et de chaussettes supposées représenter des choses si l’on est un peu imaginatif. Chapitre en sorte de parodie de Gravity’s Rainbow (qui était déjà sa propre parodie et ainsi de suite—IJ est aussi sa propre parodie), toute cette partie très renfermée sur elle-même donne une drôle de vision d’une guerre de nains. Je précise que ce parallèle s’est opéré dans mon ciboulot sur le seul rapport entre l’arc-en-ciel Pynchon et le lob(ster—homard que Wallace a l’air d’apprécier…) de DFW. Toutes ces choses de lobs sont aussi présentes chez Orin (ça fait très nordique divin comme nom, non ?) et ses capacités au foot américain, plus précisément au punt, coups de pied dans le ballon-œuf qui s’envole et n’entend plus rien avant de siffler et s’écraser sur le vert ligné de blanc du sol.

D’autres rapports ou clins d’œil plus ou moins évolués doivent se trouver là ou plus loin. En attendant, une partie de la note 110 (page 1007) fait poindre un sourire (plus loin dans cette même note, en fin de page 1014, on le nous rappelle d’ailleurs, pour les gens qui auront survolé le début de note (s’ils ont survolé le début, il n’y a aucune raison qu’ils ne survolent pas non plus les dix ou douze autres pages qui la constituent, mais—)) en évoquant un motif récurrent pynchonien. Même si après recherches rapides je m’aperçois que j’y ai vu ce que je voulais y voir peut-être plus que vous comprenez, j’ai vu et ça me suffit. Pedro, salive encore un peu (le mien aussi a mis quelque temps à arriver), tu verras. Et si j’ai vu ça, c’est que Dave Wallace n’est pas innocent. Il paraît.

A.h. Ayant reçu infinite jest en même temps (pour rester Pynchon) que Mason and Dixon, et après avoir parcouru un petit paquet (vingt peut-être) de pages, je me suis demandé en sachant déjà la réponse, si Mason et Dixon sauraient me faire mélodier leurs phrases (chez Wallace c'est tout de même très différent et foutrement moins joli). J'ai ouvert, regardé sans même lire et...



Snow-Balls have flown their Arcs, starr'd the Sides of Outbuilding, as of Cousins, carried Hats away into the brisk Wind off Delaware,-- the Sleds are brought in and their Runners carefully dried and greased, shoes deposited in the back Hall, a stocking'd-foot Descent made upon the great Kitchen, in a purposeful Dither since Morning, punctuated by the ringing Lids of various Boilers and Stewing-Pots, fragrant with Pie-Spices, peel'd Fruits, Suet, heated Sugar,-- the Children, having all upon the Fly, among rhythmic slaps of Batter and Spoon, coax'd and stolen what they might, proceed, as upon each afternoon all this snowy Advent, to a comfortable Room at the rear of the House, years since given over to their carefree Assaults.


Oui, ils sauraient.

22.6.07

Garçon, une absolut aux quaternions, s'vous plaît.

(initialement posté ici à la date indiquée (4 mai donc), pas de changement de forme hormis deux lignes supprimées qui renvoie aux notes précédentes sur le roman en question. Vu qu'ici il y a juste besoin d'un peu moler la molette de ta souris, tout va bien)

Le Roi est mort. Vive le R—’ai fini Against the day.
Mais pourquoi donc lire ATD ?

Parce que :
• c’est drôle.
• c’est intelligent et plus encore.
• amazon.com le fait à 10,50 au lieu de 35$.
• on y trouve des gens qui disent « Sodomizing idiots has never been my cup of tea. » ou « Tengo que get el fuck out of aquí. ».
• il y a la guerre et des explosions dedans. Et même des meurtres.
• c’est un magnifique roman.
• ça améliorera votre anglais.
• ça parle de Shambhala (beaucoup) et de pierre philosophale (peu).
• il y a du sexe.
• comme chez Philip Pullman on a des mecs dans un ballon qui vont dans la glace.
• de même une matière permet de voir ce que l’œil seul ne peut percevoir.
• cela de se répercuter sur l’ensemble du roman en oubliant la pierre en question (de l’iceland spar).
• c’est long à lire.
• il y a un personnage qui s’appelle Sophrosyne Hawkes.
• on y trouve entre autres des pirates, des anarchistes, des magiciens, des magnats de tout et de rien, des photographes, des mathématiciens, des explorateurs, des imposteurs, des scientifiques, des gens plus ou moins venus du futur, des diplomates, des espions, des détectives, des cow-boys, des bordels, des chiens qui parlent (en faisant Rff-rrf rfff rfrfrr), des femmes de ménage, des étudiants, des moguls, des golems, des mongols, des scientifiques encore, des cuisiniers, des technocrates, des mexicains, des archiducs, des actrices, des cascadeuses, des poseurs de rails, des tatzelwurms, des princesses, des transformistes, des enfants, des foies jaunes, des moines, des joueurs d’ukulélés.
• on trouve le mot Jacaranda dedans.
• c’est ponctué de jeux de mots ridicules.
• le roman est parsemé d’idées scientifiques incompréhensibles pour le commun des mortels (c'est-à-dire les blaireaux des mathématiques), très enthousiasmantes à l’époque et encore aujourd'hui.
• c’est ce qu’on a peut-être raté.
• c’est en quelque sorte un inventaire de choses qui n’ont pu aboutir.
• il y a des gens qui se dédoublent sans trop qu’ils le sachent et qu’on le sache non plus.
• il est aisé de s’y perdre et d’en redemander (d’où le fait que la longueur du bouquin ne soit pas un problème), de—presque—ne pas vouloir le finir.
• Parce que c’est lumineux et d’autres choses encore.


On peut d’ailleurs ajouter que si vous avez des vieux cahiers de brouillons dont vous ne savez que faire, utilisez-les, ça peut être pratique d’en noircir (ou bleuir) quelques pages au fil de la lecture, ne serait-ce que pour noter les noms des foules de gens qui peuplent Against the day.

Avec un petit peu de recul et avec l’impossibilité (mon incapacité) de résumer convenablement le bouquin tant les histoires se croisent et se subliment entre elles (et puis… après tout, résumer ce genre de chose ne m’a pas l’air d’un intérêt foudroyant), reste un fait, gros comme une maison ; Against the day est imposant. Etre exhaustif sur toutes les raisons, épuiser l’ensemble des points qui font apprécier ce titre est une entreprise bien trop longue, je suis [un] feignant. Quoi qu’il en soit, Thomas Pynchon offre une fois de plus un mélange de sérieux total, d’érudition pervertie (dans le sens que la réalité admise côtoie les idées les plus absurdes et/ou originales) sur des sujets scientifiques, historiques et politiques, économiques, sociaux, écologiques, les uns étant contenus dans les autres et inversement, une lucidité certaine sur le monde et ce qu’il est devenu (le personnage de Scarsdale Vibe, le gros méchant de l’affaire, n’a pas de profondeur ni de côté double, et en dehors de la facilité de l’affubler d’un manque de profondeur, il symbolise finalement assez bien ce qui peut-être se passe et surtout se passait vraiment ; S. Vibe est un symbole avant d’être réellement quelque chose d’autre) avec un humour, un absurde de certaines situations, allant du ménage à trois aux flirts basés sur les mathématiques. Avec la fin s’approchant on note une symétrie plus ou moins établie, les personnages vus dès le début du roman et partis depuis (retrouvés au coin d’un chapitre ou deux entre-temps) sont retrouvés, même un timbre (un "Penny Black", page 1083) rejoint le nom de quelqu’un évoqué mille pages plus tôt (Miss Penelope (« Penny ») Black, page 18), comme un clin d’œil qui se referme, on sent une certaine volonté d’ordonner tout cela, ou plutôt d’achever l’ordre qui a toujours été présent, l’architecture du roman, après les lignes diverses, asymptotes et paraboles, spirales et parallèles empruntées par les dizaines de gens rencontrés au fil de pages ; une fin qui répond au début, qui n’est pas une fin en soi, qui ne joue pas dans l’excès inverse en étant ouverte en diable ; une fin peu abrupte, dans la continuité d’une ligne de personnages qui par détours et cassages ont lutté contre une autre ligne formée d’une minorité hurlante, un monde double où la réalité du roman va se nicher dans quelque repli ou extension d’elle-même ; une fin qui sonne peut-être la fin de l’œuvre écrite de Pynchon dans une phrase magnifique, magique, quatre mots qui rejoignent la première phrase du roman dans la thématique en s’en éloignant radicalement sur le sens (pas tant que ça peut-être), qui fait vivre le roman pour lui-même.
Je ne peux pas réellement prétendre être perdu, un peu seul, après avoir refermé la dernière page du probable dernier roman de Thomas Pynchon, étant donné que je n’ai pas encore lu Vineland, Mason et Dixon (ni même son recueil de nouvelles de jeunesse ; Slow Learner), que je lirai et relirai probablement, mais reste cette sympho- qui redevient cacophonie en rangeant le volume, ce retour à plus grand-chose, la perte de la magie de la réalité qu’on devra retrouver petit à petit.

Toute une magie dans la multiplication des points de vue, en passant d’un personnage à un autre, d’une partie à un autre, la beauté (à quelques choses (au pluriel) près je lâchais une lâche larme) de la fin de la quatrième partie, l’arrivée de la cinquième après une vraie pause, un jour plus tard, ne faisant que vingt pages (d’un côté) et voulant faire durer le plaisir (de l’autre), se replonger tardivement dedans pour découvrir qu’on y avait raté quelque chose, comme on le fera, lisant quelques pages par-ci, par-là, évoluant en trompettant au milieu de paragraphes plus ou moins volubiles, cherchant détail anodin, bénin, chafouin, allusif ou extensif, reliant les personnages qui reviennent à leurs histoires passées, elliptiques, folles. Dans son roman où le passé, le futur et le présent n’existent plus vraiment, tous en collision au milieu des feuilles, Pynchon réussit à faire avancer son récit par cahots dans le temps, n’utilisant pas de destruction temporelle, de déconstruction chronologique, (ne l’usant en fait qu’une fois, dans un éclat de rire et un crétin aréopage de voyageurs du temps, qui se réunissent chaque année, leur 23ème session pouvant aisément se dérouler avant la 5ème), par une sorte de non-continuité faite de déchirures à travers le temps, et qui pourtant est totalement cohérente. Et s’il y en a, les solutions se trouvent autre part, sans qu’on ne sache plus si le lieu en question est la Terre ou une Contre-Terre, une Anti-Terre égale hormis quelques petits changements inconnus.

Cette période, cette histoire en marche, cette étendue rapide de la technologie sur le monde ; les trains qui vont de plus en plus loin, trouent les montagnes, un réseau qui toile le monde ; l’électricité qui se démocratise, tout cela, vu du haut, de la position céleste des Chums of Chance, les aéronautes qui ponctuent les pages (et c’est également, voire surtout, pour ça que leur position est bien tournée : ils sont du début à la fin à la limite entre le monde que l’on voit et celui qu’on ne voit plus), voguant à travers les nuages, estomaqués par la nuit qui disparaît petit à petit, assommée par les ampoules, les lumières nocturnes, incarnation d’un progrès démesurément (et c’est là tout le problème, la cohésion manque, personne ne sait ce qu’il fait, mais il le fait quand même, ce personne) assassin (il me semble qu’on trouve une association entre ça — l’étendue lumineuse de plus en plus dense — et Lucifer—les deux étant « porteur de lumière »s, avec l’idée que tout un chacun se fait de Lucifer, on est vite fixé), encore jeune, qui oublie sa part d’ombre en étant justement de plus en plus éclairci. Aujourd'hui, depuis quelques années déjà, la part d'ombre nous a réellement sauté à la gorge, la bifurcation est ardue. L'engrenage de S. Vibe commence à peine à rouiller que le mécanisme grince.

Si Against the day est peuplé d’anarchistes (convaincus à divers degrés) ayant une idée, ou plutôt des idées autant sur leur rôle que sur leurs actions face au reste du monde, ce n’est pas pour rien ; s’ils ne sont pas les plus efficaces pour faire changer la situation, au moins sont-ils les plus actifs à lutter (contre le jour, justement). Aussi perdus que les autres.
Je l’ai déjà dit un peu plus haut—ce qui ne veut rien dire, étant donné que plus haut j’ai prétendu que ces mots étaient écrits avec recul, et ce n’est pas vrai : ceci est une petite accumulation d’idées simplifiées et peut-être parfois biaisées—, mais Scarsdale Vibe, ainsi que d’autres qu’on ne voit pas, est monolithique, il n’est pas besoin de lui faire se demander si ses actions ont des répercutions terribles sur le monde de demain ou d’aujourd’hui ; il fait ce qu’il fait, sait, est dans un système qui ira de mal en pis mais s’enfonce quand même le doit dans l’engrenage. Tout le système qui consiste à voir dans le roman des personnages et des thématiques doubles ou triples, peut-être plus, parfois errant entre plusieurs versions d’eux-mêmes, ne s’applique à lui seulement dans la mesure où toutes ses versions ne sont qu’une seule et même version, uniformisée, tout à l’opposé d’un spectre qui voit un personnage disparaître puis reparaître avec un physique totalement différent. S’il meurt, tant pis, d’autres prendront sa place, une place semblable, et rien n’est résolu. On peut aussi voir dans la fin du roman quelque chose comme une continuité évidente, les gamins se font, les activités continuent ou non dans le même sens, tout continue, le passage à un autre état que celui présent demandant soit une progression par touches, plus ou moins constante, soit par une collision totale ou une translation directe dans quelque chose d’inconnu, ce qui serait possible avec un progrès qui prétend savoir où il va, ne sait pas comment y aller et se perd en route, comme il l’a toujours fait (avec un objectif Star Wars en sachant bien qu’il y aura un Empereur et un Dark Vador, mais après tout, les guerres dans l’espace, les explosions sans bruits et les milliards de tonnes qui s’affaissent dans le cosmos, ça doit être très joli et c’est pour ça qu’on y court).

Shambala est aussi là pour ça. Cette fameuse cité dont on ne sait rien. Qu’elle ait existé ou non n’est pas le problème. Elle agit comme contrepoint de ce qui est, aujourd’hui. Pynchon ne blâme probablement pas la construction se basant sur la destruction (après tout, il aurait bien l’air d’un con s’il le faisait, toute construction non-mentale (ahah) (et encore) suppose une destruction—même Lavoisier nous le disait), mais un monde où une révolution n’aboutit à rien, fait mouche avant de se faire écraser par manque de cohésion ou que sais-je encore, où une révolution n’a plus que son sens de rotation ; la révolution devient alors la fin d’un tour et le début du prochain, qui est selon toute vraisemblance le même. Re-création d’une histoire, Pynchon ouvre une grande porte vers un autre part. Peut-être est-il dommage que des idées pour réellement concrétiser cet autre part ne soient pas au rendez-vous. Peut-être…

Quand un jeune homme en forme, à un devoir qui s’intitule « What it means to be an american » répond en tout et pour tout « It means do what they tell you and take what they give you and don’t go on strike or their soldiers will shoot you down » et se récupère un A+, la pique est facile, le reste est là (c'est une sale conclusion, mais c'est ainsi).

27.4.07

Contre le jour, huit fois cent pages plus tard. Point deux sur deux.

Pendant qu’autour de Cyprian l'Against the day tourne non en rond mais en spirale, stagnant peut-être un peu, ainsi le prochain gros relief fera encore plus de hauteur à parcourir, la cartographie narrative avec son air chaotique trimballe de pic en pic, de cime en crevasse, de concave en faîte, de hauteur en pic-vert bleu ou mauve, de protubérance, tumeur en mamelle à la bière. Les souvenirs refluent et s’accumulent pendant qu’ils errent en un désert. Une sorte de désert, aridifié par les personnages, qui au sein d’un paysage plus ou moins présent, tirent la couverture à eux, focalisant, faisant oublier le décor. Peut-être pour ça que Thomas Pynchon fait évoluer les habitants de son monde dans beaucoup de paysages parfois secs et austères (Colorado, Sibérie, etc.), il est plus facile de s’oublier en leur milieu, que ce soit pour eux ou pour le lecteur.



Il est si facile d’assimiler Pynchon a ses propres théories (éventualités plutôt) quand une des explications à propos de Tunguska lance, tapote que ce pourrait après tout être une conséquence du bordel ambiant, qu’il soit présent ou surtout futur, venu de l’après et concentré en un seul point inconnu, explosé avant son contact avec le sol (à Tunguska, il n’y a pas de cratère, seulement des arbres allongés sur des kilomètres et des kilomètres comme une foule concentrique de poivrots assommés, puis une nuit qui devient jour, une nuit ardente où l’on pouvait lire ATD pendant ce qui est de coutume l’obscurité, les nuits blanches de Dostoïevski devenant jaunes oranges, une nuit qui quand elle revient réellement parce que tout a une fin redevient cette opposition au jour, cette préparation à affronter le reste qu’on trouve dans le sommeil, l’ivresse ou les ténèbres (bouh !), redevient le négatif du jour dans lequel tous les chats sont gris, redevient majeure face au jour illuminé, usine à loup-garou et à gamin, à tours de magie et tumescences, bibelots et) formant un papillon ou un ange, si facile et idiot de penser que—il ne s’agit même plus d’estimer qu’avec un retour dans le passé on pourra voir et prévenir, il s’agit simplement de s’apercevoir qu’il faut ralentir la fatalité, contrer l’inéluctable au point qu’il ne le soit plus vraiment, inéluctable. Le temps est présenté comme cyclique, du moins une sorte d’anneau de Möbius, se retournant, économique, revenant sur lui-même avec ou sans les hommes, l’usure et l’érosion sont forcées, pour les baiser il faudrait progresser, sciencer comme des fous, et c’est là que tout blesse ; les plus hauts savants ne peuvent rien et tâtonnent en espérant que leurs descendants parviendront à assommer le passé pour créer un présent convenable. Sauf que. Sauf que. Les anarchistes qui plombent le cul de l’histoire présent dans ATD n’ont d’ailleurs ri—comment dire ? rien à gagner finalement, le rôle du Kieselguhr Kid se transmet comme la royauté et finit par s’oublier, les bombeurs bombent ce qu’ils peuvent, échouent un peu, réussissent un peu, le ratio en leur défaveur, séparés seulement du reste du monde par quelques explosions.

La concrétisation principale du progrès dans ATD, loin d’être en rapport avec les quaternions, la dynamite et le cafouillis temporel qui est derrière, en fond, en relief peu prononcé, est l’avancée des chemins de fers, qui traversent tout, rapidement, s’échappant d’un point pour former une toile arachnéenne dans le fond mais d’une forme éclatée, qui n’est encore pas constituée d’une quatrième dimension (déjà que la troisième est douteuse). Ressenti par je ne sais plus qui comme une sorte d’organisme vivant, évoluant presque de lui-même, la voie ferrée est l’exemple parfait de technologie ou progrès visible, reliant et empiétant, que l’on peut (en enlevant les films de cul et quelques autres choses) même comparer à l’internet pour son aspect de découverte et d’étendue, de communication. Donc, le train. Donc, des poseurs de rails. Internationaux. Et des tunnels sous les montagnes. Puis des tatzelwurms, méchantes bestioles caverneuses, qui agressent les poseurs. Tout ça pendant que des chiens parlent, de la mayonnaise tue ou presque, que des frères Vibe et Traverse se retrouvent partout sur le globe, se retrouvent en des lieux qu’on oublie presque derrière les personnages. Göttingen ou Venise finissent eux aussi par s’embarquer loin, partir peu à peu. Pendant qu’on joue du Chopin à l’ukulélé et que des poèmes modifiés (« Roses is red — Shit is brown — Nothing but assholes — Live in this town ») au milieu des traditionnelles chansons qui parsèment le bouquin.

Les Chums of Chance sont de plus en plus brefs, de moins en moins et de plus en plus C. of C., alors que les personnages qu’ils avaient croisés comme ça prennent la vedette, les laissant dans un temps qui n’existe plus et leur conférant une empreinte plus ou moins ténue (et puis, comme un Homer et un Bart, Lindsay Noseworth lance à Darby Suckling peu après la page 400 un « Why, you little— » avant de l’étrangler en comité non restreint. Ce genre de chose ancre les traces) et pourtant qui lie encore un peu tout, ne cimente pas vraiment ni n’agglomère ou glutine, mais renvoie plus ou moins tout le reste à un centre commun.

Peuh, pendant qu’ils passent la science s’accumule, Pynchon érudit lançant quaternion sur vecteur, Riemann sur Gauss en riant, la science pointant son nez dans l’absurde comme l’inverse est vrai aussi, dans une gerbe de théories dont l’on doit dépêtrer le fumeux de l’acceptable, renvoyer le fumeux dans le futur pour voir, chercher le vrai dans ce que finalement je ne comprends plus, dans les hypercomplexes et la théorie, voir si quelque part la pratique a foiré ou a oublié, ou peut-être s’est fait bifurquer la gueule par l’économie ou quelque autre chose d’importance grandissante. Après tout, le roman commence bien avec quelques magnats cherchant à casser du Tesla qui pourrait tuer l’économie en transcendant le progrès… Embryons théorifiques avortés, praticiens corrompus, cacophonie du nouveau monde oublié par le berceau et la nurserie de la science qu’ici est Göttingen. Voir les idées que les personnages embrassent et font lutter devient jouissif, et l’absurde d’un flirt mathématique joint à lui d’autres aspects joueurs et sérieux, Pynchon jonglant avec des boules de densités divergentes. Tout ça autour de quaternions (des pérégrinations sur google n’arrangent pas un fait : je suis loin d’être un mathématicien) et de dimensions abstraites, de disparitions et d’apparitions, de magiciens fertiles et de contorsions saucières. Tous les personnages finissent par changer, du Docteur Ganesh Rao qui s’exclut du visible pour revenir tout autrement ou comme Renfrew et Werfner, schizophrènes unique (ceci n’étant pas une faute d’orthographe). Les dimensions se conjuguent au sein du roman (qui fait plus que fixer une histoire, voire plusieurs, comme un roman estampillé normal) et s’affaissent, comme si elles se magnifiaient en se rencontrant, Pynchon sautant d’un réel à un autre, faisant une rotation de 90° dans le temps, incompréhensible pour le commun des abêtis des maths, mais c’est comme ça, faisant plusieurs rotations, l’inverse d’une première ne redevenant pas pour autant même qu’avant. Le sérieux stagne un peu, la folie arrive, percute et embarque une partie, Reef fait un gamin là-bas, tourne, recommence comme à la roulette.

Les C. of C. donc, face au futur, un moment hésitant même sur leur propre réalité, sur leur acceptation du présent, à se demander s’ils vivent ou si une rotation dans une dimension inconnue les a renvoyé à des copies d’eux-mêmes, au milieu du Marching Academy Harmonica Band (soit le M.A.H.B. qui au fil des phrases deviendra le H.B.M.A., le M.H.B.A. ou le H.M.B.A.) au point qu’on ne sait plus vraiment si leur histoire est l’histoire, l’Histoire ou l’histoire dans l’histoire, ou plutôt comment tout ça est connecté. Décapant leur rôle intemporel, bloqué de joyeux drilles pour devenir présents, même pour devenir les deux à la fois (des bilocations, titre de la troisième partie du roman, la fourche ayant une base inconnue, mais deux résultats simultanés, identiques et différents), figés et évoluant. On vogue de l’un à l’autre, à d’autres aussi, les histoires les plus sérieuses sont assassinées par des retours d’absurde, des hyperdeus ex machina, l’essence même quoi, l’absurde se suicide et l’on voit ce qui reste.

Les C. of C. au-dessus du monde mais forcés d’y retourner, comme n’importe qui, assommés. Le présent vient faire ses incursion, même à Tunguska le fait-il, le futur peut-être même, quand en page 797 Tchernobyl, symbole total d’une dérive, d’un manque de contrôle voire même d’intérêt sur ce qu’on fait, s’inscrit comme peut-être lié. Reste que, finalement, cette explosion géante a révélé, comme une photographie, Shambhala l’inconnue…
Les C. of C. aveugles, incapables d’être en marche contre ce qui l’est déjà, tout juste bon à rentrer dans un autre chemin, l’autre moitié d’une fourche (d’un V) ou d’une ligne parallèle, sautant de l’un à l’autre, obligés, parce qu’un je-vous-l’avais-bien-dit ne sert pas forcément à grand-chose s’il ne s’accompagne pas au moins de clés.